Navigation







Chefs d’Etat - Personnalités étrangères

BOYER Jean-Pierre (1776-1850)

12eme division (1ere ligne, W, 18)
dimanche 24 décembre 2006.
 

Président d’Haïti

Fils naturel d’un créole blanc et d’une africaine affranchie, Marie-Françoise, Jean-Pierre Boyer naquit à Port-au-Prince le 15 février 1776, sur la propriété connue anciennement sous le nom de « Boyer » et sise rue du Peuple (ou du Calvaire), face à la place du Marché ou de l’Intendance. Il appartient à la classe des hommes de couleur, dite « mulâtre », et il a été le second d’entre eux qui ait exercé assez longtemps le pouvoir suprême pour que l’histoire accorde une place à sa mémoire.

Après avoir débuté comme tailleur d’habits, Boyer s’engagea dans l’armée. Il montra sa bravoure en 1792, au moment où les hommes de couleur libres se joignirent aux esclaves noirs ; ensemble ils conquirent la liberté, avant que la Convention de France n’eût décrété l’abolition de l’esclavage (29 août 1793). Les planteurs ayant livré le môle Saint-Nicolas aux Anglais (22 octobre 1793), Boyer les combattit sous la direction des commissaires de la métropole et du général Beauvais : il se distingua au fort Biroton, dans la défense de Léogane, et dans des affaires périlleuses à la Grande-Anse. Lieutenant de Laplume, promu au grade de capitaine, il déserta le camp de Toussaint-Louverture pour se ranger sous la bannière du proconsul de la presqu’île du Sud, le général Rigaud, au moment où éclatait la guerre civile du Sud (1799). Retiré à Jacmel, son parti succomba momentanément ; Boyer, qui n’était encore que chef de bataillon, dut alors se réfugier en France avec Alexandre Sabès dit Pétion.

Napoléon Bonaparte, devenu premier consul, voulut employer les hommes de couleur à retirer le gouvernement de l’île à Toussaint-Louverture, qui avait traité avec les Espagnols. A cette fin il leur donna des grades, mais inférieurs à ceux qu’ils avaient, dans l’expédition qu’il confia à son beau-frère le général Leclerc (1801). L’armée était composée en partie des vieilles bandes qui avaient fait les campagnes d’Italie. Boyer y fut employé comme capitaine. Il débarqua au Cap le 1er février 1802.

Dans une proclamation du 8 novembre 1801, le Premier consul avait promis aux habitants de Saint-Domingue, sans distinction de couleur, la liberté et l’égalité des droits ; mais par un arrêté antérieur et secret (du 25 décembre 1800), il avait envoyé trois commissaires pour y rétablir les « cultures », autrement dit l’esclavage. Le 20 mai 1802, il fit promulguer à Paris la loi rétablissant l’esclavage dans les colonies.

Toussaint Louverture, qui était informé des projets du Premier consul, donna l’ordre à ses lieutenants de faire une guerre d’extermination aux français. Le 17 février 1802, le commandant de l’armée expéditionnaire mit les chefs noirs hors la loi. Toussaint fut arrêté le 11 juin et déporté en France. Les chefs de couleur, irrités par ce manque de foi et convaincus des desseins secrets de l’expédition, s’en détachèrent. L’armée française perdit son général et la plus grande partie de son effectif en quelques mois : par l’effet des maladies bien plus que par le fer de l’ennemi. L’expédition avait échoué, et on en fit embarquer les débris pour la France. Boyer fut un des derniers à s’en séparer. Aussi ne fut-il pas au nombre de ceux qui, le 1er janvier 1804, déclarèrent l’indépendance d’Haïti ; qui élevèrent, le 25, le général Dessalines au pouvoir suprême ; qui, le 20 mai 1805, proclamèrent un empereur et une constitution impériale ; il ne fut pas non plus de ceux qui, en octobre 1806, déterminèrent la chute et la mort de Dessalines. Son nom figure pour la première fois dans la constitution républicaine de 1806, que le général Pétion, mulâtre comme lui, fit décréter à Port-au-Prince, tandis que le Noir Christophe, commandant du Cap, succédait au titre et au pouvoir de Dessalines.

Mais la guerre qui éclata bientôt entre Pétion et Christophe amena la division de l’ancienne partie française de Saint-Domingue en deux États : l’un au Nord, gouverné par l’empereur Christophe, avec des principes despotiques ; l’autre au Centre et au Sud, par le général Pétion, véritable président d’une république. Boyer s’attacha à la fortune de ce dernier, qui l’éleva successivement au grade de colonel et de général de division. A la mort de Pétion, en 1818, il fut élu président de la république, tandis que Christophe continuait de régner au Cap ; mais celui-ci mourut comme Dessaline, de mort violente, et ses sujets se réunirent à la république (1820).

En 1822, Boyer fit une expédition contre la partie espagnole de l’Île. L’armée haïtienne, forte de ses 20.000 hommes, marcha sur la frontière qu’elle franchit en deux points : Ouanaminthe et Lascahobas. La colonne du Nord, sous le commandement du général Bonnet, et celle de l’Ouest, sous celui du président Boyer, passèrent sans coup férir les portes de Santo Domingo. Le Chef d’État haïtien pénétra dans la ville le 9 janvier (ou février) 1822 au son des cloches et des canons. Nunez de Carcerez lui présenta les clés de la ville sur un plateau d’argent. A la suite de quoi, on vit le drapeau haïtien flotter sur la vieille cathédrale de Santo Domingo.

La France, qui craignait pour ses colonies des Antilles (dans lesquelles elle maintenait l’esclavage) et qui voyait l’accroissement du pouvoir de Boyer, devenu chef des Noirs comme des Mulâtres, essaya de traverser l’entreprise en faisant paraître ses forces navales à la presqu’île de Samana ; mais son gouvernement n’osa pas intervenir efficacement, et Boyer devint seul maître de l’île de Saint-Domingue. Cette magnifique situation, au sein d’une île qu’on avait justement appelée « la reine des Antilles », et qui renfermait tant de richesses naturelles, aurait dû donner à ce chef la grandeur et la modération. Il était l’espoir de tous les Noirs encore esclaves dans les colonies européennes, et surtout des hommes de couleur libres, opprimés par les préjugés des planteurs. Aussi arbora-t-il ouvertement une politique de protection à leur égard : en 1822, il donna secours et asile aux proscrits de la Martinique. Mais il déshonora son pouvoir en faisant livrer à une commission militaire un Noir nommé Darfour, membre de la chambre des députés, qui avait lu dans l’assemblée dont il faisait partie un mémoire où étaient reprochés des abus à son gouvernement. Il fallait le réfuter, et non violer en sa personne la représentation nationale. Ce malheureux fut immédiatement condamné et mis à mort : cette exécution a laissé sur la mémoire de Boyer une tache ineffaçable. Par ailleurs, on s’aperçut bientôt qu’il ne respectait plus aucune des prérogatives de la chambre des députés ; que le sénat était acheté, ou composé d’après son ordre ; en un mot, que la Constitution de 1816, dont il était un des auteurs, n’existait plus que de nom.

La France, qui avait négocié secrètement pour le rétablissement de sa suzeraineté sur la partie française de Saint-Domingue, avait échoué grâce au patriotisme de Pétion, auquel Boyer paraissait s’être associé complètement. Mais au lieu d’appeler les capitaux et la bienveillance de l’Europe, en abolissant l’absurde loi qui empêchait les Européens d’acquérir des possessions territoriales et de fonder des établissements industriels en Haïti, Boyer réprima l’essor des esprits vers un régime plus libéral.

En 1825, une flottille française commandée par un capitaine de vaisseau parut dans la rade de Port-au-Prince, avec pour mission d’obtenir l’enregistrement immédiat d’une ordonnance du roi Charles X (ord. du 17 avril 1825) : la France réclamait le versement d’une indemnité de 150 millions, pour prix de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti. En bravant cette menace, Boyer n’exposait que la ville de Port-au-Prince qui, bâtie en bois, pouvait être brûlée par la flotille. Elle n’avait pas de troupes de débarquement ; de sorte qu’en se retirant momentanément dans les mornes, ou dans une autre ville, il conservait l’indépendance de sa patrie. Mais Boyer ne fut pas à la hauteur de son rôle : il se soumit et fit accepter l’ordonnance dans une séance secrète du sénat, malgré les résistances et l’impossibilité où l’on était de satisfaire aux conditions imposées. Il envoya des commissaires en France pour y contracter un emprunt de 30 millions (dont il ne perçut que 24), afin de payer le 1er cinquième. Le corps législatif vota l’indemnité, qu’il déclara dette nationale, et décréta une imposition extraordinaire de 30 millions de gourdes, qui ne put jamais être recouvrée.

Dès lors, la prospérité d’Haïti disparut complètement. On ne paya ni les arriérés de l’emprunt de 30 millions, ni les intérêts du capital restant de 120 millions. En 1838, la France accepta de réduire sa créance de moitié, afin de ne pas jeter Haïti dans l’anarchie. Mais cette somme de 60 millions ne fut pas davantage payée, et il fallut qu’un troisième traité accordât de nouveaux et de très-longs délais. On cessa de présenter au corps législatif le compte réel des recettes et des dépenses ; on lui contesta toutes ses prérogatives ; toutes les bases du gouvernement étaient sapées. Les abolitionnistes d’Europe, amis d’Haïti, adressèrent des remontrances sur le tort que cette conduite faisait à la cause de l’abolition de l’esclavage : bien loin de les accueillir, Boyer les fit combattre par un de ses affidés, le sénateur Beaubrun Ardouin, dans une lettre rendue publique en 1842. Tant d’erreurs précipitèrent sa ruine.

Boyer avait perdu toute popularité. La partie la plus éclairée de la population forma dans le Sud une association défensive et prit les armes. Personne ne voulait entreprendre la défense d’un gouvernement désormais condamné : Boyer fut obligé de s’embarquer avec ses principaux conseillers. Aussitôt après, le 13 mars 1843, l’armée populaire prit possession de Port-au-Prince et manifesta bruyamment son triomphe. Il n’y eut toutefois pas de sang répandu, et Charles Hérard, un mulâtre, fut appelé au gouvernement de la République. Il fut également obligé de prendre les armes pour reconquérir la partie espagnole qui s’était séparée du gouvernement de Boyer ; mais le parti des Noirs, mécontent des mulâtres en possession du gouvernement depuis plus de vingt ans, voulut avoir des chefs noirs : il obligea Hérard à suivre la route de l’exil, et à se retirer comme l’avait fait Boyer à l’île anglaise de la Jamaïque.

Après quelques années de résidence à la Jamaïque, Boyer se rendit à Paris où il s’éteignit dans une quasi misère, à l’âge de 74 ans, le 9 juillet 1850. L’ancien sénateur haïtien, Mesmin Villevaleix, prononça l’oraison funèbre. Son corps repose au cimetière du Père Lachaise, dans une tombe voisine de celle d’Alfred de Musset. Avec lui s’achevait une période de l’histoire d’Haïti. « Il est remarquable, écrivait Beaubrun-Ardouin, que la mort éclaircissait chaque jour les rangs de cette génération de 1790, au temps où une autre allait lui arracher le pouvoir des mains » (Cf. Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, t. XI, année 1842). Les jeunes libéraux, influencés par les événements de France, étaient en effet impatients de succéder aux « Gérontes ». Les successeurs de Boyer recevaient en charge un pays dont tous les visiteurs disaient déjà qu’il déclinait et qu’il prenait du retard dans un monde en expansion.

Sources : Jacques Barros, Haïti de 1804 à nos jours, L’Harmattan, Paris, 1984, pp. 201-205).

Crédit photos : Annie_photos (APPL 2008)