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Chansonniers - Compositeurs - Ecrivains

POTTIER Eugène (1816-1887)

95eme division (1ere ligne, G, 29)
mercredi 13 septembre 2006.
 

L’auteur de l’Internationale

Au panthéon des inconnus célèbres, Eugène Pottier devrait figurer en bonne place. Une tombe modeste érigée en 1905 grâce à une souscription nationale rappelle les mérites de l’auteur de l’insurgé, Jean Misère, La toile d’araignée, Ce que dit le pain, La mort d’un globe, l’Internationale avec trois dates : 1816,1870,1887.

D’abord ouvrier emballeur, il taquine la muse et fréquente les goguettes où, le soir, en quittant l’établi, j’allais roucouler mes essais. Il place ses premières bluettes sous le patronage de Béranger, célèbre chansonnier (on dirait de nos jours, « auteur-compositeur-interprète » de l’époque.

Il versifie en dilettante, portant un regard critique sur ses pièces : il dit d’une de ses premières chansons qu’elle est assez correcte, poncive, au demeurant mauvaise (...) suivie d’une ribambelle d’autres, aussi mauvaises.

Sa vie professionnelle est une réussite : il devient dessinateur sur tissus, s’installe à son propre compte avec un succès certain, éliminant la concurrence d’une manière peu banale : je m’étais attiré la malédiction de tous mes confrères en poussant leurs employés, exploités par eux, à former une chambre syndicale. Conviction politique ou opportunisme commercial ? A la veille de la Commune, on le retrouve installé, marié avec enfants, bedonnant notable fièrement portraituré par Nadar, affichant, selon le mot d’un contemporain des idées sociales d’un rouge de plus en plus pâle.

1871 : à cinquante-cinq ans, il abandonne tout, métier, famille, tranquillité de bon aloi, devient maire du 2ème arrondissement. Il échappe à la semaine sanglante, pendant laquelle il écrit l’Internationale. Caché à Paris, fuit en Belgique, puis en Angleterre, enfin aux Etats-Unis, où il entre en franc-maçonnerie. Il revient en France, après l’amnistie de 1880, malade, ruiné. Il se consacre uniquement à la poésie ; il publie avec l’aide de ses amis communards les Chants révolutionnaires en 1887, quelques mois avant sa disparition. Ses obsèques, suivies par des milliers de personnes, furent l’occasion d’échauffourées, la police ayant maladroitement tenté de saisir les drapeaux rouges portés par les participants.

Pour Pottier, et c’est là sa grande originalité, le discours politique s’exprime en poésie : il écrit presque uniquement en période de crise politique 1848, 1852 (il garde une dent acérée contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon), et bien sûr 1870. A son retour d’exil, il écrit abondamment pour dénoncer la misère du prolétariat :

On ne connaît bien la misère Qu’en la combattant corps à corps

Ceux qui n’ont pas le nécessaire Souffrent mille morts

Il critique, toujours en vers, les scrupules de la Commune qui, trop vertueuse, se refusa à prendre dans les coffres de la Banque de France :

Ton erreur fut grande :

Tu ne pris pas la Banque

Son arme favorite et l’ironie, elle est féroce comme en témoigne cette Pétition des épiciers à la Constituante de 1848 :

Complotant de grands entrepôts, Les masses égarées Se cotisent pour faire en gros Achat de leurs denrées Si l’on doit nous ruiner Autant nous guillotiner

Protégez la boutique

Comme l’on fait tous vos devanciers

Et que la République

Profite aux épiciers

Ou ce petit bijou :

Crois-tu, quand la Commune a troué la masure,

Reboucher la crevasse avec un septennat ?

L’Internationale sera mise en musique par Pierre Degeyter en 1888. Pottier n’entendra donc jamais chanter cet hymne du prolétariat. Son nom s’effacera même de la mémoire collective, sa chanson sera souvent attribuée à Degeyter ou Jean-Baptiste Clément. C’est peut-être en cela que Pottier est un authentique écrivain populaire : on se souvient d’une œuvre dont l’auteur est oublié.

...Tout ça n’empêche pas, Nicolas,

Qu’la Commune n’est pas morte...

Extrait de la demande d’admission d’Eugène Pottier du 2 décembre 1875 au sein de la loge franc-maçonne « Les Egalitaires » à New-York.

« Je suis né à Paris, le 4 octobre 1816, d’une mère dévote et d’un père bonapartiste. A l’école des frères jusqu’à dix ans et à l’école primaire jusqu’à douze, c’est à mes lectures de jeune homme que je dois d’être sorti de cette double ornière sans m’y embourber.

En 1832 j’étais républicain, en 1840 socialiste. J’ai pris une part obscure aux révolutions de 1848 : février et juin.

Du coup d’Etat au 4 septembre je demeurai intransigeant : pactiser avec les assassins du Droit, c’est se prostituer.

Après plus de trente ans de prolétariat, je m’établis dessinateur en 1864. Les dessinateurs industriels n’avaient pas alors de chambre syndicale. A mon instigation, ils en fondèrent une qui comptait cinq cents membres avant la guerre et qui adhéra en bloc à la fédération de l’Internationale.

C’est à ma coopération à ce mouvement que je dus d’être élu membre de la Commune dans le IIe arrondissement. Jusqu’au 28 mai j’y exerçai les fonctions de maire. Après la prise de la mairie par les Versaillais je me repliai sur le XIe arrondissement.

J’avais accepté sans réserve le programme de la Révolution du 18 mars :

Autonomie de la Commune, Emancipation du travailleur.

Je crois dans toute cette période, avoir accompli mon devoir. Dans la lutte où tous les citoyens dévoués ont perdu la vie ou peur liberté, je m’estime favorisé de n’avoir perdu que ma fortune. J’ai passé deux ans d’exil à Londres et deux ans à Boston, tâchant d’honorer par le travail ma pauvreté et la proscription. ... »