Navigation







Ecrivains - Poétes - Littérateurs

ELUARD Paul (1895-1952)

97eme division (1ere ligne)
dimanche 27 août 2006.
 

Liberté, j’écris ton nom...

Eugène Emile Paul Grindel, plus connu sous le nom de Paul Eluard est né à Saint-Denis le 14 décembre 1895. Il choisi son pseudonyme en mémoire de sa grand-mère. Il passe une enfance très heureuse, mais, à l’âge de dix sept ans, il est atteint par la tuberculose et doit interrompre ses études. Au sanatorium de Davos, en Suisse, il fait la rencontre de Gala qu’il épouse en 1917. La même année, il écrit ses premiers poèmes. C’est Jean Paulhan qui le découvre en 1918, il l’aidera toute sa vie.

Il rencontre également Louis Aragon et André Breton, avec lesquels il entretiendra des relations amicales, mais parfois conflictuelles, notamment A Toulon, il entre dans le mouvement Dada sur le communisme. Après des problèmes matrimoniaux, il part faire le tour du monde qu’il terminera en 1924. Ses poèmes (L’amour, la poésie) de cette époque nous restituent un passage abrupt dans sa vie. Il rechute dans sa maladie et se sépare de son épouse. Cette dernière devient l’égérie de Salvador Dali.

En 1926, il publie Capitale de la Douleur, qui fait de lui un poète de tout premier plan. En 1933, il est exclu du Parti communiste français auquel il avait adhéré en 1926. En 1943, il se rallie au PCF clandestin, malgré tout. Il épouse Nush, modèle de Man Ray et de Pablo Picasso en 1934. Il s’éloigne des surréalistes en 1938.

Mais, son épouse meurt prématurément. Il fait la rencontre alors de son dernier grand amour, Dominique et lui dédie un recueil : Le Phénix. Parmi les œuvres de Paul Eluard, voici une sélection : Premiers poèmes (1913), Le Devoir (1916), Le Devoir et l’Inquiétude (1917),Les Animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux (1920), Une Vague de rêves (1924), Mourir de ne pas mourir (1924), Au défaut du silence (1925), Capitale de la Douleur (1926), Les Dessous d’une vie ou la Pyramide humaine (1926), L’Amour la poésie (1929), Ralentir travaux (1930), A toute épreuve (1930), Défense de savoir (1928), La Vie immédiate (1932), La Rosée publique (1934),Facile (1935), Yeux fertiles (1936),Poésie et vérité (1942), Poésie ininterrompue (1946). Son poème, Liberté (1942), reste un monument de protestation et d’engagement. Paul Eluard est décédé d’une crise cardiaque le 18 novembre 1952 à Paris.

Henri Cartier-Bresson - Obsèques de Paul Eluard, Paris, 1951 De gauche à droite : Elsa Triolet, Louis Aragon, Dominique Eluard et Pablo Picasso

_ _

LETTRE DE PAUL ELUARD A GALA...

"Ma chère belle,

Je suis vraiment heureux de tes longues lettres, « sur ton beau papier ». J’ai passé la journée d’hier et cette matinée à Montlignon, dans une atmosphère poussiéreuse et médiocre, mais j’ai longtemps dormi. Il y avait de la famille, Albert, à moitié crevé, Clémence, René moins mal que les autres. Et ta mère un peu agitée, mais avec laquelle j’ai été convenable ! Cécile, très belle et très gentille, très sentimentale avec moi.

Les soirées précédentes avaient été agitées, mais, sans toi je n’ai pas mes verres de couleur, mes verres d’émeraude et de feu, d’amour et j’ai recueilli de tout cela qu’un désenchantement incroyable, une peine à se tuer.

La beauté n’arrive pas, n’est jamais arrivée à faire mon affaire. Sans l’amour, tout est toujours perdu, perdu, perdu, ignoble pleins d’accrocs de poissons fades et ignobles. Il n’y a pas de vie, il n’y a que l’amour. Je tenterai d’aller à Berlin, je verrai cette femme avec qui je peux à peine parler. Peut-être me ranimera-t-elle, me donnera-t-elle la force de la considérer autrement que comme un pantin, que comme une statue ?

Je tente encore ceci pour ensuite être fixé, pour ne plus jamais m’égarer, pour savoir si je ne peux tirer d’émotions que de toi, de ton amour, de tes amours même, de tes joies, de tes souffrances. Ma petite Gala, je t’aime infiniment. Je ne crois pas à la vie, je ne crois qu’en toi. Cet univers qui est le mien et qui se mêle à la mort ne peut y pénétrer qu’avec toi.

C’est entre tes bras que je suis. C’est entre tes yeux, entre tes seins, entre tes jambes que je suis appelé, que je ne m’éteindrai jamais. Le reste, c’est une grande misère qui ne rêve que de s’écrouler, qui a tout à craindre de moi. Je suis effroyablement triste, confondu. Je n’irai pas ce soir au rendez-vous que m’ont fixé la beauté, la grâce, la jeunesse, la Suède ! L’amour est à Arosa. Et ce n’est que parce que tu crois aux amours que j’irai à Berlin. Je ne veux pas mentir, j’ai souvent troué dans mon amour des caprices pour des femmes tellement loin de toi, mais cela devient de plus en plus difficile. Pourrai-je maintenant faire encore sa part à la vie. Tout y concourt, mais si c’est comme ici !!! Seuls la tristesse et le mystère me tentent.

Si je suis déçu, j’aurai des grandes choses à t’apprendre, À TOI, à exiger de toi. En tout cas, si tu vois un inconvénient à ce que j’aille à Berlin, tu peux me le dire par lettre exprès, ou par télégramme (mieux). Je partirai jeudi, le train pour Berlin est mieux à midi. Ne crains pas d’être exigeante. De toute façon, je redoute ce voyage. J’espère et je crains. Et j’ai surtout peur de me croire mentalement très vieux, de ne plus avoir d’enthousiasme. J’ai trop usé de la vie. Et je t’aime trop (je dis ceci avec ferveur, avec foi, de rêve en rêve, à ton sujet, j’ai changé d’univers, je suis passé dans le tien).

Regarde-toi dans la glace, vois tes yeux que j’aime, tes seins que j’aime, ton sexe que j’aime, tes belles mains, écoute-toi parler, comprends bien ce que tu dis, ma seule amie, pourquoi je ne comprends que ton langage, pourquoi je te laisse libre, quelle jouissance je retire de la tienne, pourquoi je te veux audacieuse et forte et faite seulement à ta volonté, à ta volonté qui est la mienne, qui s’est merveilleusement élevée, comme la mienne, de tout notre amour.

J’attends très mélancoliquement Bouissounouse, qui fera avec moi des courses. La société, j’irai encore mercredi. J’y prendrai une décision : soit de m’y fier, soit de résister. Je dois encore voir un avocat demain. Mais, bien que l’affaire soit en très mauvaise passe, je suis à peu près sûr, qu’avec le temps, ça s’arrangera. Le tout est d’avoir à perdre le moins possible, de peut-être rentrer dans son argent. Des Bénéfices il n’y faut pas songer. Enfin, rassure-toi. Je ferai pour le mieux.

Je récrirai le mercredi soir. J’attends beaucoup de la présence de l’ancien président Hannesse. Je mettrai très énergiquement entrave aux reproches personnels. Et j’ai deux alliés honnêtes dans les futurs prêteurs, que je soutiens et mets en garde contre les agissements de deux ou trois fripouilles, très énergiquement et crûment. Ne t’inquiète pas de ton cadeau. Il est enveloppant et joli, tout à fait bien pour toi. Tu as probablement deviné, mais je veux quand même te laisser un doute.

La vie d’ici est terriblement fatigante. Enfin, aujourd’hui, je suis bien reposé. Mais vive Arosa ! On patine toujours sur le lac d’Enghien. Mais voici qu’il pleut. Tu vois !

Je vais demain chercher mon visa. Je ne prendrai mon billet qu’au dernier moment, que si je n’ai pas de contrordre de ta part. Je te suis très reconnaissant de me laisser cette liberté, de me conseiller si gentiment d’aller à Berlin. Mais je ne sais moi-même que faire. Serai-je plus tenté par le Mystère (et aussi le danger d’une désillusion) que par être quelques jours plus tôt avec toi à Arosa ? Je ne sais encore. Aurais-je, puis-je encore avoir une aventure qui en vaille la peine ? Mais voici Janine.

Je t’adore, je t’embrasse partout.

Paul."

Crédit photo : Annie_photos