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Variations sur le Père Lachaise et le père d’Aix de la Chaize

Une visite du préfet Haussmann en 1867
samedi 24 juin 2006.
 

Variations sur le Père Lachaise

et le

père d’Aix de la Chaize....

Une visite du préfet Haussmann en 1867

Il en est des cimetières comme des autres choses de ce monde, chacun d’eux a sa physionomie particulière. Un cimetière est toujours un enclos planté de cyprès, illustré de monuments faits dans le même moule ou taillés dans le même marbre, avec les mêmes souvenirs et les mêmes regrets, et cependant, celui-ci ne ressemble pas à celui-là et celui-là ne ressemble points aux autres.

Le cimetière du Père lachaise, qu’on nomme aussi le cimetière de l’Est et qu’on appelait autrefois le cimetière Mont-louis, est le plus beau, le plus majestueux des cimetières de la capitale.

Son origine est connue, quoique bien ancienne ; on pourrait raconter comme quoi ce champ devint le patrimoine de l’évêché et resta pendant des siècles le champ de l’évêque ; comment il passa dans les mains du riche marchand Regnault, qui en fit ses folies ; comment le Roi-soleil y fit construire Mont-louis, qu’il donna à son confesseur harassé.

C’était un homme de bien ce Père Lachaise ; il existe sur son caractère trois certificats qui ne peuvent être discutés :

« C’était un homme doux, dit Voltaire, qui n’était pas absolument l’ami de la Compagnie de Jésus ; avec lui les voies de conciliation étaient toujours ouvertes. »

« Esprit médiocre, écrit Saint-Simon, mais d’un bon caractère, juste, droit, sensé, sage, doux et modéré. »

D’Aguesseau dit tranquillement de lui :

« C’était un bon gentilhomme qui aimait à vivre en paix et à y laisser vivre les autres. »

Ne trouvez vous pas que ce juste méritait d’avoir un nom populaire, et qu’il était vraiment digne par ses vertus de s’éterniser dans l’esprit des masses ! Et cependant il est certain que, sans le cimetière qui porte son nom, il y a longtemps que la mémoire de « ce bon gentilhomme qui aimait à vivre en paix » reposerait de même.

Le champ du Père-Lachaise conserve encore quelques-unes des lignes sévères des jardins de Mont-louis, ce qui donne un certain petit air versaillais qui ne messied pas à la majesté de la mort.

Après l’avenue principale se trouve celle de l’orangerie. On a remplacé les orangers des Folies-Régnault et ceux de Mont louis par des tombeaux, mais le nom est resté odorant et fleuri.

L’aspect du Père-Lachaise, comme celui des cimetières parisiens, est gai et souriant pendant le printemps, l’été et l’automne, l’hiver, tout est triste, même les cimetières.

Il est bien entendu qu’en disant que les cimetières sont gais et riants, nous parlons que de l’aspect de ces parcs ombragés par les saules, les platanes, les sycomores, les peupliers, les cyprès et les fleurs plantées par de pieuses mains.

Ah ! Pour celui qui accompagne sa mère ou celle qu’il aime, que ce lieu est triste et horrible à voir !

Les arbres ont l’air d’étendre leurs branches funèbres et crispées pour attirer dans l’antre creusé à leur pied le pauvre corps que vous suivez ; les fleurs semblent ne pousser qu’arrosées par des larmes, et le chant insouciant des oiseaux nargue cruellement la douleur qui nous broie.

La douleur a ses variations comme un thème de Bériot : âcre, terrible et sombre au début, elle devient amère et pensive, jusqu’à ce que le temps la transforme en une douce religion, celle du souvenir. Peu à peu on s’habitue à l’idée de ne plus revoir ceux qu’on a perdus ou de les retrouver dans un monde meilleur. Alors les pèlerinages aux tombeaux deviennent de doux devoirs qui laissent, comme tous les devoirs accomplis, une douce satisfaction au cœur.

Les femmes sont plus que les hommes fidèles à la religion du souvenir. Il est peu de femmes légères, nous citons celles-là parce qu’elles sont astreintes à aucun devoir, qui n’aient là ou là une pierre entourée de quelques fleurs : c’est un amant, une mère ou un enfant, ou autre chose. A chaque évènement de leur vie accidentée, bonheur ou larmes, les fleurs sont renouvelées, la pierre débarrassée des feuilles sèches et des herbes qui la couvrent.

Les femmes du monde sont plus discrètes dans leur douleur. Les bourgeoises sont plus régulières dans leur chagrin. Dans une visite au Père-Lachaise, nous remarquâmes une femme du faubourg Saint-antoine portant une couronne d’immortelles jaunes, avec cette inscription tracée avec des fleurs semblables mais teintes en noir :

A MON FILS

Cette couronne banale se distinguait des autres par cette particularité : elle était entourée de rubans tricolores.

Ces rubans nationaux avaient forts piqués notre curiosité ; nous suivîmes cette femme en cherchant à la deviner : elle n’avait pas ce regard énergique des femmes patriotes, elle n’avait pas au front l’étincelle sacrée des mères qui pardonnent à la liberté d’avoir vu leur fils mourir pour elle.

Elle arriva près d’une vieille petite croix noire, s’agenouilla, pleura et déposa sa couronne.

-« pauvre cher petit, nous dit-elle, c’est aujourd’hui qu’il aurait tiré à la conscription. »

Après son départ, nous regardâmes ce qu’il y avait d’écrit sur la croix et nous lûmes à travers les rubans tricolores :

ICI REPOSE

JEAN LOUIS FREDERIC BONNET

Décédé le 6 avril 1845

Agé de trois mois et demi

Pauvre mère ! Pauvre femme ! Il y avait vingt ans qu’elle pleurait !

On a vu souvent des femmes venir mourir sur la tombe de leurs enfants.

Au milieu de cette douleur, Monsieur le préfet de la Seine a lancé cette phrase réaliste : « Il est peu de sépultures qui ne soient pas abandonnées au bout de quarante ans. » Cette assertion du grand administrateur a fait tressaillir tout le monde, et cependant elle est au dessous de la réalité. En dehors des caveaux de familles patriciennes, peu de tombes restent fleuries après quinze ou vingt ans.

En visitant les cimetières le poète a dit :

L’oubli, c’est une fleur qui pousse sur les tombes.

Le poète a raison, Mr Haussmann aussi.

Le cimetière du Père-Lachaise a ses habitués, comme les Tuileries ou le Luxembourg. Si vous passez dans l’avenue des Acacias, à droite du grand carrefour du rond-point, vous pourrez voir assis sur un banc voisin, un petit vieillard propret, bien rasé, bien coiffé, lisant tranquillement un volume de Parny, de Dorat ou de Boufflers. Si vous lui demandez pourquoi il a fait de ce lieu son refuge de prédilection, il vous répondrait simplement que c’est « l’endroit le plus gai du quartier »...

Sources : Les Cimetières de Paris, Jules Noriac, Paris, Librairie Internationale, 1867. (APPL 2006)

Gravures : Bibliothèque Nationale de France.