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Guerre d’Algérie - Militants indépendantistes

AUDIN Maurice (1932-1957)

76eme division (1ere ligne)
jeudi 27 juin 2019.
 

Mathématicien français

Maurice Audin, voit le jour le 14 février 1932 à Béja (Tunisie).

Décédé à Alger en 1957

Mathématicien français. Assistant à l’université d’Alger

Membre du Parti communiste algérien et militant de l’indépendance algérienne.

Après son arrestation le 11 juin 1957 au cours de la bataille d’Alger, il disparaît et meurt à une date inconnue. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Pour ses proches ainsi que pour nombre de journalistes et d’historiens, notamment Pierre Vidal-Naquet, il est tué pendant son interrogatoire par des parachutistes. Cette thèse a longtemps été rejetée par l’armée et l’État français, qui affirmait qu’il s’était évadé, jusqu’à ce que le général Aussaresses affirme avoir donné l’ordre de le tuer au couteau pour faire croire à un meurtre par des Algériens.

La première reconnaissance officielle par la France de la mort en détention de Maurice Audin est faite en juin 2014, par le président François Hollande, sans toutefois rendre publics les documents le confirmant.

Le 13 septembre 2018, le président Emmanuel Macron reconnaît officiellement les responsabilités de l’État français et de l’armée française dans cet assassinat.

Maurice Audin est le père des mathématiciens Michèle Audin et Pierre Audin.

Famille et enfance

Il est le fils de Louis Audin (1900-1977) et d’Alphonsine Fort (1902-1989), mariés en 1923 à Koléa (Algérie), tous deux issus de familles modestes, lui d’ouvriers lyonnais, elle de paysans de la Mitidja. Au moment de la naissance de Maurice, son père est chef de la brigade de gendarmerie de Béja, dans le protectorat français de Tunisie. Après la Tunisie, Louis Audin est affecté en France puis à Alger.

Études et carrière universitaire

Fils d’un militaire, Maurice Audin devient enfant de troupe et, en 1943, entre en cinquième à l’école militaire préparatoire de Hammam Righa ; en 1946, il est admis à l’école d’Autun ; en 1948, renonçant à une carrière d’officier, il revient faire la classe de mathématiques élémentaires à Alger (au lycée Gauthier).

Il fait des études de mathématiques à l’université d’Alger, obtenant sa licence en juin 1953, puis un DES en juillet. Dès février 1953, il est recruté comme assistant du professeur René de Possel, poste dans lequel il est titularisé en 1954. Il travaille aussi sur une thèse sur « les équations linéaires dans un espace vectoriel dans le cadre d’un doctorat d’État de mathématiques ».

En janvier 1953, il se marie avec Josette Sempé (1931-2019) ; ils ont trois enfants : Michèle (1954), Louis (1955) et Pierre (avril 1957).

Engagement politique

Maurice Audin adhère au Parti communiste algérien en 1951, d’abord comme membre de la cellule Langevin de l’Union des étudiants communistes, puis, à partir de 1953, d’une cellule d’Alger. Il fréquente aussi l’association des étudiants musulmans, l’AEMAN (devenue en 1955 l’UGEMA).

Face à la guerre d’Algérie

Maurice et Josette Audin font partie de la minorité anticolonialiste des Français d’Algérie, pour qui l’indépendance de l’Algérie est une évidence, ce qui est aussi la position du PCA. Ce dernier est interdit le 13 septembre 19558 et devient une organisation clandestine, en relation avec le FLN ; la famille Audin participe à certaines opérations illégales liées à cette situation.

En septembre 1956, Maurice organise, avec sa sœur (Charlye, née en 1925) et son beau-frère (Christian Buono), l’exfiltration clandestine à l’étranger de Larbi Bouhali, premier secrétaire du PCA.

En janvier 1957, à la suite des nombreux attentats perpétrés contre la population par le FLN, est lancée l’opération dite « bataille d’Alger », pour laquelle la 10e division parachutiste du général Massu détient les pouvoirs de police dans la zone d’Alger. Cette unité se livre massivement à la torture et aux exécutions sommaires. Paul Teitgen constate 3 024 disparitions en un an dans les cinq départements de la région algéroise et le général Massu avance un bilan des pertes de la Zone autonome d’Alger en neuf mois de « moins d’un millier d’hommes, et très probablement le nombre relativement faible de trois cents tués ».

En mars 1957, Maurice Audin héberge un autre dirigeant communiste, Paul Caballero, au moment où celui-ci doit être soigné par un médecin, Georges Hadjadj, membre du Parti.

Arrestation et disparition de Maurice Audin (juin 1957)

Quelques jours après l’attentat du Casino de la Corniche (3 juin 1957) qui fait 8 morts et 92 blessés, Hadjadj est arrêté et avoue avoir soigné, au domicile de Maurice Audin, l’un des dirigeants du Parti, l’ouvrier métallurgiste Paul Caballero. Le 11 juin 1957, Audin est arrêté à son domicile par le capitaine Devis, le lieutenant Philippe Erulin et plusieurs militaires du 1er régiment étranger de parachutistes, pour être transféré vers une destination où il est assigné à résidence. Une souricière est installée dans l’appartement de la famille Audin, et Henri Alleg, ancien directeur du journal Alger républicain et auteur de La Question, y est arrêté le lendemain. À l’exception des militaires, il est le dernier à avoir vu Maurice Audin vivant. La trace de Maurice Audin est dès lors perdue pour ses proches.

Cette disparition a des effets considérables : c’est le début de l’affaire Audin.

Soutenance de thèse in absentia (décembre 1957)

Au moment de son arrestation, la thèse de Maurice Audin est presque terminée et la soutenance est prévue pour le début de 1958. Au cours de ses recherches, il avait transmis six notes, publiées par l’Académie des Sciences. René de Possel avait cité son travail au cours d’un congrès de mathématiciens tenu en Roumanie en 1956. À la fin de 1956, Maurice Audin était venu quelques jours à Paris pour prendre contact avec les mathématiciens Gaston Julia, Henri Cartan et Laurent Schwartz.

Le 2 décembre 1957, à la demande de René de Possel, directeur de recherche, a lieu une soutenance, in absentia, à la faculté des sciences de Paris devant un public nombreux. Le jury est composé de Jean Favard, président, de Laurent Schwartz, rapporteur et de Jacques Dixmier, troisième membre du jury. C’est René de Possel qui expose au tableau les résultats d’Audin.

Maurice Audin est reçu docteur ès sciences, avec mention « très honorable ».

Officialisation de la mort (1963 et 1966)

Le corps de Maurice Audin n’ayant pas été retrouvé, son acte de décès est établi par un jugement du tribunal de grande instance d’Alger (1er juin 1963) à la date du 21 juin 1957 ; ce jugement est validé en France par le tribunal de grande instance de la Seine le 27 mai 1966 et inscrit en octobre 1966 sur son acte de naissance, alors au consulat de France à Alger.

Affaire Audin

Plainte de Josette Audin (juillet 1957)

Un aperçu de la situation de la famille Audin est donné le 7 juillet 1957 par le journal Le Monde qui évoque assez longuement la lettre adressée par « Mme Maurice Audin, adjointe d’enseignement au lycée Gauthier à Alger » : après l’arrestation de Maurice Audin le 11, « Mme Audin n’eut de nouvelles de son mari que le 22 juin par la presse qui annonçait son assignation à résidence et par une lettre de M. Pierre Maisonneuve, directeur des cabinets civil et militaire de M. Lacoste, lui faisant savoir que M. Audin [...] était en très bonne santé et qu’il lui serait accordé prochainement un permis de communiquer avec lui. [...] Le 1er juillet, on lui apprit que M. Audin s’était évadé le 21 juin à 21 heures au cours d’un transport du centre de triage d’El Biar vers une villa de la rue Faidherbe pour interrogatoire. »

Confrontée à ce décalage inquiétant dans l’information qui lui est fournie à dix jours d’intervalle, Josette Audin dépose une plainte contre X pour homicide le 4 juillet 1957 ; une enquête judiciaire est engagée. Josette Audin est assistée par les avocats Jules Borker (1919-2014) et Pierre Braun, tous deux membres du Parti communiste. L’instruction est confiée à un magistrat civil, le juge Roger Bavoillot, précédemment instructeur du cas de Djamila Bouhired.

L’affaire Audin dans les médias (juillet-août 1957)

Dans Le Monde, en juillet-août 1957, « l’affaire Alleg » est au premier plan, jusqu’à ce qu’il soit finalement inculpé (23 août). La disparition de Maurice Audin prend de l’importance en août : le 13 est citée une seconde lettre de Josette Audin, où elle évoque « les bruits [qui] courent à Alger selon lesquels mon mari serait détenu dans un camp secret », puis le 24 la lettre qu’elle a adressée à la Commission de sauvegarde des libertés. Par ailleurs, à partir du 15, sont systématiquement mentionnées les lettres adressées par des particuliers, généralement des enseignants, parmi lesquels Jean Bruhat, Georges et Jean-Claude Margolin, René Zazzo, Yves Lacoste, Pierre Vidal-Naquet, Paul Veyne et d’autres moins connus21. Début septembre, Josette Audin prend contact avec plusieurs de ces signataires, dont Pierre Vidal-Naquet, qui lui propose de faire une étude circonstanciée de l’arrestation de son époux22.

Dans L’Humanité, qui mentionne sa disparition dès le 4 juillet, le cas de Maurice Audin est surtout évoqué en relation avec celui d’Henri Alleg. Puis, il apparaît en première page le 13 août : « Qu’est devenu Maurice Audin ? » et le 24 : « Une lettre de Jacques Duclos à Bourgès-Maunoury sur l’affaire Maurice Audin ». Le président du groupe parlementaire communiste reprend une lettre de Josette Audin, ainsi que le rapport de la Commission internationale sur le système concentrationnaire de Louis Martin-Chauffier (rapport cité assez longuement dans le numéro du 17 août). Il rappelle aussi être intervenu sur ce cas à l’assemblée le 17 juillet au moment d’une discussion sur les pleins pouvoirs.

Création du comité Audin

En 1957, plusieurs personnes sont à l’origine du premier comité Audin : un professeur d’anglais du prytanée militaire de La Flèche, Jacques-Fernand Cahen, lui aussi entré en contact avec Mme Audin, a l’idée de créer un « comité pour la recherche de Maurice Audin » ; deux assistants, Michel Crouzet et Luc Montagnier lancent une pétition nationale. Le comité est créé en novembre 1957 chez le professeur Benjamin Weill-Hallé. Il a pour président le mathématicien Albert Châtelet, à qui succède Laurent Schwartz également mathématicien, et pour vice-présidents l’historien Henri-Irénée Marrou et le géographe (membre du PCF) Jean Dresch. Le comité, qui inclut aussi Jacques Panijel, Madeleine Rebérioux, etc., se réunit par la suite régulièrement jusqu’en 1962.

Sa première manifestation d’existence est une conférence de presse le 26 novembre 1957, en présence de Louis Gernet, de l’historien Jean-Pierre Vernant, de Josette Audin et de Jules Borker.

Parallèlement, Josette Audin milite aussi contre les disparitions avec d’autres familles de victimes, dont Djamila Briki.

Un second comité Audin est créé en janvier 1958 à Caen, où l’historien Pierre Vidal-Naquet est assistant à la faculté des lettres. Ce second comité inclut notamment Jacques et Mona Ozouf, Jean-Claude et Michelle Perrot, alors professeurs de lycée.

Le livre de Pierre Vidal-Naquet : L’Affaire Audin (mai 1958)

Une étape importante est la publication de l’enquête de Pierre Vidal-Naquet en mai 1958. Il affirme que l’évasion était impossible et que Maurice Audin est mort au cours d’une séance de torture, le 21 juin 1957, assassiné par le lieutenant Charbonnier26, officier de renseignement servant sous les ordres du général Massu (le général Aussaresses a contredit cette version dans un entretien au journal Le Monde (23 novembre 2000), affirmant que Charbonnier n’était pas dans le secteur au moment du meurtre27).

L’ouvrage paraît le 12 mai 1958, la veille de l’insurrection d’Alger qui permet le retour au pouvoir du général de Gaulle.

Après la mort du lieutenant Charbonnier, devenu colonel, son fils publiera des précisions dans l’hebdomadaire Marianne du 24 juillet 2000 : le lieutenant Charbonnier a bien arrêté et interrogé Maurice Audin. Mais Audin est une grosse prise, comme le souligne Pierre Vidal-Naquet, citoyen français, universitaire, membre d’un parti politique alors puissant, on ne peut le traiter comme un « fellagha ». Charbonnier le transmet donc à l’échelon hiérarchique supérieur, au niveau divisionnaire (10e division parachutiste). C’est là qu’Audin succombe, vraisemblablement à la torture.

Le lieutenant Charbonnier se laissera calomnier sans rien révéler, par esprit de corps, en couvrant ses supérieurs. Cette explication paraît confirmée par une enquête ultérieure de Jean-Charles Deniau. Elle révèle, si elle est vraie, une erreur d’analyse de Pierre Vidal-Naquet. Si l’historien a effectué une sérieuse démolition critique de la version officielle, à l’époque, il a remplacé celle-ci par la première hypothèse qui se présentait, influencé par le seul éclairage dont il disposait : les descriptions publiées par H. Alleg et J. Vergès, proches de lui politiquement. Il n’a pas assez tenu compte des logiques de fonctionnement de l’institution militaire. L’analyse de Pierre Vidal-Naquet a été reprise telle quelle dans les mémoires du mathématicien Laurent Schwartz.

Action du Comité jusqu’en 1962

Le comité Audin est en liaison avec les publications semi-clandestines Témoignages et documents, puis Vérité-Liberté, qui publient les textes (articles, ouvrages) ayant fait l’objet d’une saisie, phénomène assez fréquent jusqu’à la fin de la guerre.

En 1960, il engage un procès en diffamation contre un journaliste de La Voix du Nord (ce procès aura une issue favorable au Comité, mais quelques années après la fin de la guerre).

En juin 1961, le comité publie à Lyon un tract de solidarité avec Michel Halliez. Celui-ci, réserviste ayant accompli une partie de son service militaire en Algérie, a renvoyé ses papiers militaires pour protester contre la Légion d’honneur et la promotion du lieutenant Charbonnier, désigné comme tortionnaire et assassin. Michel Halliez est défendu par Robert Badinter. Une première peine est aggravée en appel à six mois de prison avec sursis et 60 000 francs d’amende. Ayant refusé de reprendre ses pièces militaires quelques mois plus tard, Michel Halliez est à nouveau condamné à six mois de prison avec sursis.

En 1962, le comité publie La Raison d’État, recueil de textes officiels mais ne devant pas être connus du public, sur le système répressif en Algérie de 1955 à 1962.

À la demande des avocats de Josette Audin, l’instruction est transférée à Rennes en avril 1959 et n’est pas terminée à la fin de la guerre (mars 1962). Un non-lieu est prononcé en avril 1962, pour insuffisance de charges. De plus, le décret du 22 mars 196237 amnistie « les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». Les avocats font appel puis saisissent la Cour de cassation.

En 1966, la cour de cassation dit n’y avoir lieu à statuer sur le pourvoi, les faits allégués par la partie civile étant amnistiés par une loi du 17 juin de cette année.

Développements récents (2001-2019)

Le 16 mai 2001, le général Aussaresses ayant reconnu avoir ordonné au lieutenant Charbonnier d’interroger Maurice Audin, Josette Audin dépose une plainte pour séquestration et crime contre l’humanité. De nouveau, un non-lieu est prononcé en juillet 2002.

En juin 2007, Josette Audin écrit à Nicolas Sarkozy, récemment élu président de la République, pour lui demander que soit éclairci le mystère de la disparition de son mari et pour que la France assume sa responsabilité dans cette affaire. Le 1er janvier 2009, sa fille, Michèle Audin, refuse le grade de chevalier de la Légion d’honneur au motif que le président n’avait pas donné suite à la demande de sa mère ni même répondu à sa lettre.

En 2012, le président François Hollande se rend devant la stèle élevée à la mémoire de Maurice Audin à Alger et fait lancer des recherches au ministère de la Défense sur les circonstances de sa mort.

Le 8 janvier 2014, un document est diffusé en exclusivité dans le Grand Soir 3 dans lequel le général Aussaresses (mort le 3 décembre 2013) déclare au journaliste Jean-Charles Deniau qu’il a donné l’ordre de tuer Maurice Audin.

« Il reviendra aux historiens de travailler sur la véracité de ces déclarations posthumes, de les confronter aux archives relatives à l’affaire Maurice Audin qui ont été récemment ouvertes par François Hollande et de réclamer au gouvernement la restitution par la famille Aussaresses des documents officiels encore en leur possession. »

En juin 2014, le président Hollande, dans un message adressé à l’occasion du prix de mathématiques Maurice-Audin, reconnaît officiellement pour la première fois au nom de l’État français que Maurice Audin ne s’est pas évadé, qu’il est mort en détention, comme, explique-t-il, les témoignages et documents disponibles l’établissent.

Dès l’élection du président Emmanuel Macron, un groupe de personnalités comprenant des historiens, des artistes, des journalistes demandent au chef de l’État de mettre à disposition les documents mentionnés dans le message de François Hollande de juin 2014.

Le 12 janvier 2018, le mathématicien et député Cédric Villani indique qu’après avoir parlé de l’affaire Audin avec le président Emmanuel Macron, il peut déclarer que : « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française », tout en affirmant qu’il n’y avait aucune trace de cette exécution dans les archives.

Le 14 février 2018, les deux députés, Cédric Villani et Sébastien Jumel, appellent à une reconnaissance officielle de l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française, en présence de Josette Audin et son fils Pierre.

Le 13 septembre 2018, le président Emmanuel Macron reconnaît la responsabilité de l’État français dans la disparition de Maurice Audin, en présence de sa famille, au domicile de Josette Audin à Bagnolet.

Josette Audin meurt le 2 février 2019.

Le 11 juin 2019, un cénotaphe est inauguré au cimetière du Père-Lachaise.

Sources : Wikipédia et divers

Photos : M_Gesret (APPL 2019)

(APPL 2019)