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CENTNER Léon (1919-2002)

division
lundi 21 novembre 2016.
 

Editeur et libraire

Léon Centner voit le jour à Varsovie le 16 décembre 1919.

Décédé le 14 juin 2002 à Paris

Les historiens du XIXe siècle, les chercheurs préoccupés du mouvement ouvrier, les amoureux des livres..., tous sont redevables à Léon Centner (1919-2002), décédé le 14 juin 2002, et que nous avons accompagné, le 19 juin, au Père Lachaise, un cimetière à l’image de ce fils de l’Europe centrale, cosmopolite et enraciné, qui avait de Paris le parler bellevillois.

Michel Cordillot lui avait rendu hommage et j’emprunte beaucoup à ses propos, consciente de savoir peu, au fond, de cet homme que j’ai si longtemps fréquenté, tant sa discrétion était grande, et forte son aptitude à s’effacer devant l’autre, interlocuteur ou livre, qui l’intéressait toujours plus que lui-même.

La vie de Léon Centner ressemble à celle des héros obscurs qu’il affectionnait. Il était né le 16 décembre 1919 à Varsovie, dans une famille d’artisans juifs modestes, émigrée en France dès 1923, et décapitée presque immédiatement par la mort du père, qui laisse la mère seule à Paris, avec ses quatre enfants.

Pour Léon, la chance, c’est l’école républicaine, la communale, dont il est un brillant élève, à jamais plein de gratitude pour ses pouvoirs d’intégration. Il disait volontiers qu’il lui devait tout et se plaisait à évoquer le Dictionnaire Larousse qu’il reçut en prix d’excellence. Peu importe que ce soit un souvenir reconstruit : il se voyait ainsi. Le certificat d’études passé, il entre en apprentissage dans un atelier de bonneterie, au Sentier. La famille est pauvre, il faut gagner son pain.

Lorsque survient la guerre, l’année de ses vingt ans, il s’engage pour défendre cette France qui l’a accueilli. Après la défaite, conscient de la menace nazie, il entre en résistance et rejoint, dès l’été 1942, les organisations juives de la M.O.I. C’est dans le Mouvement National contre le racisme (M.N.C.R.) qu’il rencontre Annette, juive d’origine hongroise, sa future épouse, la compagne de toute son existence. Aujourd’hui gravement malade, elle ignore sa mort et ne lira pas ces lignes que j’aurais voulu écrire pour elle.

En 1943, les voilà à l’U.J.R.E. (Union des Juifs pour la Résistance et l’Entr’aide) de Lyon. Il diffuse la presse clandestine, et fabrique de faux papiers, comme Michel Bernstein, plus tard son ami. 4 A la Libération, Annette et Léon, naturalisés français, se marient. Léon reprend du travail dans la confection. Entrepreneur doué, il sait faire marcher une affaire. N’avait-il pas imaginé, lors de la révolution culturelle chinoise, de fabriquer des foulards à l’effigie de Mao, qui s’arrachèrent ?

Les bénéfices passaient en achats de livres provenant des théoriciens socialistes et des militants du mouvement ouvrier d’un XIXe siècle qu’il voyait comme celui de l’espérance et de l’invention.

Babeuf, Buonarotti, Saint-Simon, Fourier, Considérant, Cabet, Leroux... n’avaient pas de secret pour lui. Il en partageait les critiques et les projets, qu’il crut un temps retrouver dans le communisme, avec lequel il rompit après la répression des insurrections polonaise et hongroise de 1956, qui les concernaient spécialement, Annette et lui.

Il fréquentait les bouquinistes qui, entre les deux guerres déjà, avaient fait de Paris un des hauts lieux du livre ancien d’économie politique : Magis, le père, d’abord sur les quais, puis rue Guénégaud, Michel Bernstein, Lucien Scheler, rue de Tournon, tous hommes de gauche, résistants, érudits et experts avertis, l’initièrent à la connaissance de l’édition ancienne et aux finesses du marché.

Léon Centner se constitua une collection d’ouvrages rares et de gravures originales, voire d’objets - reliques précieux. Mais entre la confection et les livres, il se sentait parfois schizophrène. Pourquoi ne pas faire coïncider la passion et le métier ?

C’est ainsi qu’il devint éditeur. D’abord chez Hachette où, en compagnie de Françoise Cibiel, il lança une série de « microéditions », destinées à rendre plus accessibles des publications que leur fragilité rendait de plus en plus difficilement communicables et reproductibles à la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu, son antre.

Ce fut le début de collaborations multiples avec les historiens, auxquels il demandait un texte d’introduction pour tel ou tel ensemble. Mais les microéditions furent diversement appréciées. Elles n’étaient pas toujours aisées à consulter avec les appareils des années 1970. Et elles privaient les lecteurs du contact avec le livre. D’où l’idée de passer aux « reprints », qui avaient l’immense avantage d’en conserver au moins l’illusion.

Ce fut la base des Éditions d’histoire sociale internationale (E.D.H.I.S.), fondées en 1966 avec Michel Berstein, dont les fonds propres étaient une mine inépuisable de matériaux et de suggestions. E.D.H.I.S. « reprinta » de manière techniquement remarquable des périodiques et des ouvrages introuvables : les Éphémérides du Citoyen, Le Père Duchêne, L’Écho de la Fabrique, L’Atelier... ; les classiques de l’enquête sociale (Sismondi, Buret, Parent-Duchâtelet, Villermé, Ducpétiaux...) ; des séries de brochures sur les révolutions du XIXe siècle (la série « 1848 », cette révolution qu’il aimait tant, est particulièrement notable), l’abolition de l’esclavage, l’émancipation des Juifs. Autant d’occasions de collaboration avec les historiens, dont beaucoup devinrent ses amis.

La boutique d’E.D.H.I.S., sous les arcades du Palais-Royal, où Annette et lui s’étaient installés au milieu des années 1970, devint au fil des années un lieu de rendez-vous, où l’on passait au sortir de la B.N. On y rencontrait les spécialistes d’histoire sociale du monde entier, avides de textes et d’informations sur la qualité de telle ou telle édition. Car Léon Centner était un fouineur, un flâneur et un érudit. Il appréciait les trouvailles dans un catalogue, les bons « coups » dans une vente ou le pêle-mêle d’une bouquinerie.

Avec le temps, il avait acquis un savoir-faire digne des meilleurs. Mais en même temps, il était un grand lecteur, avec cette avidité qui ne l’avait pas quitté depuis l’enfance, et le goût des oubliés, voire des vaincus de l’histoire. Il nourrissait sans cesse de nouveaux projets. Ainsi, conscient de l’intérêt de la photographie, dont André James constituait au même moment des collections dont la récente dispersion a révélé les intuitions, il aurait voulu réaliser une série de photographies d’ouvriers au travail, dont les attitudes l’émouvaient, comme la mémoire de gestes perdus. Les échanges et les discussions se poursuivaient, dans les colloques, autour d’un verre, ou d’un dîner, dont les talents culinaires d’Annette et les qualités de sommelier de Léon faisaient un régal. Lui et elle étaient des maîtres de maison hors pair, excessivement modestes, d’une grande pudeur sur eux-mêmes et leur histoire, si profondément mêlée aux drames et aux engagements du siècle.

De celui-ci Léon Centner a été un témoin et un acteur particulièrement sensible aux transmissions et aux ruptures. Sa disparition nous prive d’un expert de premier plan, d’un fou de livres, d’un fervent de l’histoire sociale comme il n’en existe presque plus, et surtout d’un ami, dont le regard et le rire complices, la voix gouailleuse, un peu traînante, déplorant les malheurs du temps pour mieux les conjurer, nous manquent. Beaucoup. Un fil se rompt dans un siècle qui se défait.

Pour citer cet article

Perrot Michelle, « Léon Centner (1919-2002) », Le Mouvement Social, 1/2003 (no 202), p. 222-224.

Sources : Le gérant : Patrick FRIDENSON Achevé d’imprimer par Corlet, Imprimeur, S.A., 14110 Condé-sur-Noireau (France)

Dépôt légal : mars 2003. No 62800 - Commission Paritaire de Presse no 62144 Le Mouvement Social est imprimé sur papier offset Corot 70 g (P.H. neutre) des Papeteries Navarre.

Léon Centner sur AHRF.revues

Léon Centner - Cairn.info

Photos : Thierry Engels (APPL 2016)

(APPL 2016)