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Europe - Roumanie - Bucarest

Les cimetières de Bucarest

mercredi 31 août 2005.
 

Les cimetières de Bucarest

Délaissée et mal aimée, détruite en grande partie par la mégalomanie de Ceaucescu, Bucarest reste une ville à découvrir, car son patrimoine, bien que fort abîmé, y est encore présent. La visite des nécropoles de la ville peut constituer une habile manière de pénétrer l’âme de cette capitale.

Bucarest compte plusieurs cimetières : le cimetière Bellu , le plus important, ouvrit vers 1850. Cette enclave de 28 hectares est un paradis de verdure au sein d’une ville très polluée. L’entrée monumentale est environnée de marchands de cercueils, et on ne peut s’empêcher de sourire à la vue de cet étalage : les clichés du « pays de Dracula » restent vivaces.

Passé la porte, c’est tout un monde étrange qui s’offre : plus qu’en France, le cimetière est là-bas un lieu de vie et on est étonné de voir le nombre de personnes, essentiellement des femmes, qui s’affairent. On y discute, on y nettoie les tombes ou on y entretient les lanternes aux morts (ou plus modestement de petites bougies). Des ouvriers s’y restaurent, des enfants y jouent. Des popes vont et viennent, car le cimetière est évidemment orthodoxe, même s’il est jouxté par un petit cimetière catholique.

Le lieu est totalement charmant : à Bucarest, on ne connaît pas la dalle de marbre qui est la norme chez nous. L’endroit est entièrement végétal, et il faut souvent se baisser pour éviter les frondaisons, car plus qu’un cimetière boisé, c’est davantage une forêt dans laquelle se trouvent des tombes. L’aristocratie de la ville s’y est faite inhumer, faisant appel à des artistes de renom, tel Ion Micu, qui ont érigé des monuments surprenants par leur taille et leur style.

A droite de la conservation, deux divisions regroupent les célébrités du pays : parmi celles dont la notoriété a dépassé les frontières, on citera le poète - et véritable héros national - Mihai Eminescu (1850-1899), le dramaturge Ion Luca Caragiale (1852-1912) dont Ionesco fut le fils spirituel, ou l’écrivain roumain d’expression française Panait Istrati (1884-1935). Comme dans tous les pays d’Europe orientale, la glorification des personnalités littéraires ou musicales est une marque de nationalisme exacerbé, et c’est avec joie que les Roumains vous indiquent leurs tombes. Le nez au vent, la promenade dans le cimetière peut prendre des heures pour découvrir toute la diversité monumentale des tombeaux.

En face du cimetière Bellu, de l’autre coté de l’avenue, un cimetière juif demeure : envahi par les herbes folles, il est un autre témoignage d’une communauté qui fut durement touchée par l’invasion nazie. Dans chaque cimetière également, des tombes ornées qui datent de 1989, autant de « héros » pour la Nation roumaine de la révolution qui fit nombre de victimes, en particulier des jeunes.

Nicu Ceaucescu - 30.1 ko
Nicu Ceaucescu
 
A la périphérie de la ville, mal indiquée, se trouve une autre nécropole symbolique de la ville : le cimetière Ghencea . Moins beau que le précédent, installé dans un quartier populaire, la foule qui l’occupe est cependant plus dense, et plus interlope également. Les visiteurs étrangers y sont rares, et les regards soupçonneux y sont gênants. A quelques pas de l’entrée, sur la gauche, ensevelie sous une montagne de témoignages nostalgiques qui laissent rêveur, se trouve la simple tombe de Nicolae Ceaucescu. Sa femme Elena repose dans une tombe proche, et c’est encore dans une autre tombe que repose leur fils Nicu. Un garde en faction me voit approcher : il me signifie clairement qu’il est interdit de prendre des photos. C’est toute l’ambiguïté d’un pays que l’on trouve dans le cimetière, à la fois celle d’une volonté démocratique de se défaire du souvenir d’un dictateur sanguinaire, mais également de la nostalgie pour un monde révolu dans un pays où l’installation de l’économie de marché ne se fait pas sans victimes.

Enfin, nous ne saurions clore ce voyage sans un détour par Snagov, à 16 kilomètres au nord de Bucarest. Arrivé à un très surréaliste complexe touristique de la période communiste, dont le nombre d’infrastructures est inversement proportionnel à leur fréquentation, il faut ensuite prendre une barque pour traverser le lac. Au milieu d’une île isolée, un monastère bucolique en réfection nous attend. La petite église orthodoxe, comme souvent en Roumanie, est ornée de magnifiques peintures murales. Dans le chœur, une simple dalle et une photographie : là serait enterré le voïvode Vlad IV Tepes (l’empaleur), qui dirigea la Valachie au XVe siècle et qui s’illustra dans sa lutte contre les Turcs.

On le connaît bien en France puisqu’il servit de modèle au Dracula de Bram Stoker. Aujourd’hui, les tours-opérateurs avides de sensationnalisme et désireux d’exploiter jusqu’au bout le filon touristique, font de ce monastère une étape obligée de tous les « circuits Dracula », au grand dam de nombreux Roumains qui aimeraient faire connaître de leur pays autre chose que l’encombrant « vampire ».

Philippe Landru