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Journalistes - Publicistes - Littérateurs

NOIR Victor (1848-1870)

92eme division (1ere ligne, K, 23)
dimanche 12 mars 2006.
 

Journaliste à la Marseillaise

assassiné par le prince Pierre Bonaparte

Ivan Salmon dit Victor Noir est né le 27 juillet 1848 à Attigny dans les Vosges. Curieusement, aucun journal n’a publié une biographie complète de ce personnage, devenu célèbre malgré lui. Il est tout d’abord apprenti horloger, puis fleuriste. Mais la réussite de son frère Louis Noir, l’attire à Paris.

Il fait alors ses débuts de journaliste au Corsaire, qui succomba sous le poids des amendes de presse pour soit disant atteinte à l’ordre. On le retrouve au Journal de Paris, au Satan, il collabore ensuite à la Marseillaise fondée par Henri Rochefort.

A l’apogée de l’Empire, à la suite d’une polémique très vive entre deux journaux Corses : La Revanche et L’Avenir de la Corse, Pascal Grousset alors rédacteur en chef à la Marseillaise, charge ses collaborateurs Ulrich de Fonvielle et Victor Noir de se rendre au domicile du prince Pierre Bonaparte (fils de Lucien prince de Lugano et neveu de l’Empereur Napoléon Ier) à Auteuil pour y présenter une demande de réparation par les armes. Pascal Grousset se considère comme offensé par un article signé par le prince. Pierre Bonaparte est un sanguin, irascible et violent, déjà à plusieurs reprises, il s’est rendu coupable de violences irraisonnées.

Ce matin du 10 janvier 1870, Victor Noir s’habille de noir et se rend chez sa fiancée pour faire admirer sa mise. Ensuite, en compagnie de Pascal Grousset et Ulrich de Fonvielle s’en vont pour Auteuil. En route, ils sont rejoints par Georges Sauton, journaliste au Réveil. Mais, c’est le début des complications. Ce matin même, Henri Rochefort reçoit la lettre du prince Pierre Bonaparte le provoquant, il décide d’y répondre sur le champ, il choisit ses témoins : Charles Millière et Arthur Arnould, ses amis proches.

Ils décident eux aussi de se rendre à Auteuil. C’est de ces deux démarches parallèles que le drame va naître. Le premier groupe avec Victor Noir arrive au 59 de la rue d’Auteuil, Noir et Fonvielle remettent leurs cartes au palefrenier Hutin. Une servante réceptionne les cartes. Ils pénètrent dans le salon où on les prie de patienter. Une porte s’ouvre et le prince apparaît. Il a prétendu que les deux témoins avaient les mains dans les poches, en réalité, ils tenaient leurs chapeaux à la main.

De sa voix de fausset, bien connue, le prince les apostrophe, affirmant qu’ils venaient de la part de Henri Rochefort. Pascal Grousset lui tend une lettre, le prince la prend, la froisse et la pose sur un fauteuil. Le prince alors se lance dans une diatribe contre Rochefort « le porte parole de la crapule » selon lui.

Il revient du côté des témoins, et soufflette violemment de la main gauche Victor Noir et de la droite sort un revolver à dix coups de sa poche et tire à bout portant sur Victor Noir, celui-ci titube et s’écroule dans le chambranle de la porte. Ulrich de Fonvielle rapporte qu’à cet instant le Prince se précipite sur lui et tire un coup de feu dans sa direction, il prend alors le revolver qu’il porte sur lui et le brandi vers le prince, celui-ci le voyant armé, il recule, vise son adversaire, qui n’a que le temps de se protéger derrière la porte.

Il sort en criant à l’assassin. Dans la rue il retrouve Victor Noir qui a eut la force de sortir de la maison, il tombe sur les genoux et sur les mains. On transporte Noir chez un pharmacien voisin, le docteur Samazevilh juge Victor Noir perdu. Il constate presque aussitôt la mort du jeune homme. Les témoins de Rochefort arrivent quelques instants plus tard, on les dissuade d’entrer au domicile du prince.

Lorsque Paris apprend la nouvelle, le vieil esprit de révolte et d’émeute n’est pas loin de réapparaître. L’Empereur Napoléon III de retour de Saint Cloud devient livide en apprenant la nouvelle. Le garde des Sceaux fait arrêter et emprisonner le prince Pierre Bonaparte à la Conciergerie. L’Empereur approuve la décision.

Le corps de Victor Noir est déposé à Neuilly dans sa maison. Tous ses amis défilent devant sa dépouille. André Gill fait un portrait du défunt. Rochefort fait paraître un article « Assassinat commis par le prince Pierre Napoléon Bonaparte sur le citoyen Victor Noir » dans les colonnes de la Marseillaise. A midi, le journal est saisi, mais trop tard, 145 000 exemplaires ont été vendus. Mais, les républicains les plus modérés : Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Eugène Pelletan et Léon Gambetta se tiennent à l’écart.

Les obsèques de Victor Noir ont lieu le 12 janvier par un temps abominable, il pleut, il fait froid. Tous les ateliers sont vides, les ouvriers ont cessé le travail. En toute logique Victor Noir doit être inhumé à Neuilly. Mais le peuple de Paris souhaite que la dépouille du jeune journaliste soit inhumée au Père Lachaise. La foule énorme, se dirige vers la demeure de Victor Noir, le peuple de Paris est là. Les parisiens font à cet enfant mort les funérailles d’un souverain. La police estime à quatre vingt mille personnes, la foule stationnant autour de la maison du défunt.

On peut sans exagération porter ce chiffre à plus de deux cent mille personnes. Craignant des émeutes, il est interdit au cortège de pénétrer dans la capitale. L’armée est sur le qui-vive. A deux heures, la foule est telle que l’on croit voir une marée humaine. Mais, deux clans se dessinent, opposés, ceux qui désirent la lutte, la révolte, et désirent emmener le cercueil à Paris, et ceux qui redoutent la répression et le carnage, se décident pour l’inhumation à Neuilly. Henri Rochefort apparaît, pâle, les traits tirés. C’est avant tout un homme de plume, pas un homme d’action. Il hésite, se prend les pieds dans ses déclarations, affirme qu’il ne faut pas aller à Paris. L’image qu’il offre alors est consternante bien loin du tribun que l’on croit connaître. Mais Charles Delescluze, rédacteur du journal Le Réveil, lui souffle les quelques mots qu’il va enfin prononcer : « conduisons notre frère au cimetière de Neuilly et descendons sans trouble à Paris ». La foule insiste pour conduire le corps à Paris. C’est Louis Noir, frère du défunt qui a le dernier mot précisant que la famille souhaite que le corps soit inhumé à Neuilly. Mais, le corbillard est dételé, la foule tente d’enlever la bière, on craint alors une bataille rangée. Mais, le cercueil est enlevé, mis sur la voiture, tout le monde alors suit sous la pluie et dans la boue le convoi qui s’ébranle.

Sur la fosse ouverte, Louise Michel rendra un dernier hommage a Victor Noir, elle décide ce jour là, de ne plus quitter le deuil. Elle tient parole.

Le meurtre de Victor Noir conduit le prince Pierre Bonaparte devant la Haute Cour de Justice, comme l’exige son rang. Après des débats houleux, le prince sera reconnu non coupable d’homicide volontaire, la légitime défense est reconnue et le prince est acquitté. Il est tout de même condamné à payer 25 000 f de dommages et intérêts aux époux Salmon, défendus par Maître Bernheim, eux-mêmes condamnés aux dépens envers l’état du procès criminel. L’Empereur Napoléon III demande à son cousin de quitter Paris pour éviter les troubles prévisibles. Le prince refuse ne se sentant pas responsable de la mort de Victor Noir.

En 1885, les restes de Victor Noir sont conduits au Père Lachaise au cours d’une cérémonie commémorative. La République honore ainsi un martyr de la foi républicaine. Son tombeau est élevé par souscription nationale. On confie à Jules Dalou, ancien élève de Carpeaux (1827-1875 la réalisation du monument. Ce n’est pas un hasard, réfugié à l’étranger pendant la Commune, Dalou est devenu le statuaire de la République. Le monument est achevé en 1886. Le transfert des restes mortels de Neuilly à Paris donnent lieu à une anecdote d’un goût discutable : Louis Noir, assistant à l’exhumation, demande de se recueillir quelques instants sur la dépouille. Dévissant rapidement le couvercle du cercueil, il s’empare du crâne de son frère qu’il cache dans un panier. Georges d’Esparbès surprend cette manœuvre macabre, s’écrie, mais s’incline devant ce geste d’amour fraternel. Cette relique, est conservée sous globe. Louis Noir dialoguait assez souvent avec les mânes de son frère et l’interrogeait régulièrement. Le crâne fut restitué et a rejoint depuis la dépouille au Père Lachaise.

De nos jours, cette sépulture jouit d’une réputation un brin bizarre, certains attouchements avec la partie virile du gisant, oeuvre de Dalou, seraient censés apporter, amour et fécondité aux jeunes filles et femmes en mal de tendresse (sic).

Cette croyance ou légende serait née d’une blague d’étudiants avec la complicité d’un employé des lieux, la virilité du gisant ayant subi un traitement lui rendant l’aspect brillant d’origine du bronze.

Cette fable fut reprise sous la plume de divers auteurs et est aujourd’hui très répandue parmi les visiteurs du Père Lachaise. Quoi qu’il en soit, ce monument mérite d’être visité et son occupant respecté.

Sources : Fernand Planche, Vie ardente et intrépide de louise Michel.Chez l’auteur, Paris 1946. Site Victor Noir. Bois le Roi.

Gravures : l’Illustration - Le Petit Journal et divers