Navigation







Nos amis du pays du matin calme - Cimetières du Monde

Où dorment les esprits étrangers à Séoul ?

dimanche 10 avril 2011.
 

Encore un voyage au pays du matin calme...

Cette fois ci, nous retrouvons quelques uns de nos compatriotes inhumés en terre coréenne, reposant là dans une éternité lointaine et légère, comme si le temps et les lieux conféraient à l’éloignement une sorte d’aura mélancolique et douce...

Où dorment les esprits étrangers à Séoul ?

(1e partie)

Le 30 mars 1866, le royaume de Corée massacra des milliers de catholiques dont neuf prêtres français pour des raisons politiques.

Fin juin, un rescapé de ce massacre, le père Ridel rencontrait à Chéfou (province du Chantong) le contre-amiral Roze qui commandait la flotte française d’Extrême-Orient, et Henri de Bellonet, le ministre de la France en Chine.

Le dernier, de sa propre autorité, adressa un message solennel au roi du royaume de Corée :

"Le gouvernement de Sa Majesté (Napoléon III) ne peut laisser impuni un aussi sanglant outrage... Dans quelques jours, nos forces militaires vont marcher à la conquête de la Corée..."

Le contre-amiral Roze dit à Henri de Bellonet :

"Puisque Chosun (le royaume de Corée) a tué neuf prêtres français, nous les vengerons en tuant 9000 Coréens."

En Octobre 1866, le contre-amiral Roze est arrivé en Corée avec une frégate, deux corvettes, deux avisos, deux canonnieres et quelques 600 hommes pour conquérir le royaume de Corée. (La Présence française en Corée, Jean-Marie Thiébaud, L’Harmattan, pp. 21-22).

Le contre-amiral Roze dut quitter le royaume après avoir cambriolé 297 volumes de manuscrits coréens, car la contre-attaque de l’armée coréenne était redoutable. Le père du roi coréen fut convaincu d’avoir repoussé l’invasion étrangère, notamment une des puissances mondiales comme la France.

Il fit ériger des stèles partout en Corée. On peut y lire :

"Les barbares occidentaux nous ont attaqués. C’est un traître envers la patrie s’il prétend qu’on peut obtenir la paix sans faire la guerre contre eux."

Stèle incitant à repousser les étrangers

En 1993, 127 ans après la mise à sac des trésors coréens par les authorités françaises, le président Mitterrand n’a rendu qu’un volume de ces fameux manuscrits coréens à son homologue sud-coréen, Kim Young-sam. Les Coréens voulaient la restitution totale de ce trésor national. Jusqu’à présent, la France n’a pas encore résolu le contentieux concernant ces manuscrits coréens.

Manuscrit restitué par la France à la Corée

Le père du roi fut pourtant enlevé par la Chine. Le roi et la reine reprirent ainsi le pouvoir. Ils furent obligés d’ouvrir la porte aux puissances étrangères, contrairement au père du roi. Ils commencèrent à signer des traités avec des pays étrangers notamment en premier avec les Etats-Unis en 1882. Quatre ans après, c’était le tour de la France.

La Corée permit aux Français de fonder une école française pour enseigner cette langue de Molière. Emile Martel né en 1874 a fondé en 1895 la première école laïque française de Corée à Séoul au coeur du centre ville, près du Consulat français à la demande du chargé d’affaire de la France. Où repose Emile Martel ? Je suis parti pour chercher l’endroit où dort l’esprit étranger à Séoul.

Le printemps n’est pas encore venu, mais il fait très doux aujourd’hui. Il faut d’abord sortir du numéro 7 de la station de métro Hapjung de la ligne de 2. Ensuite, il faut marcher cinq minutes pour arriver au Cimetière des Missionnaires Etrangers de Yanghwajin.

Jusqu’à janvier 2011, on compte 417 résidents dont 145 missionnaires américains et britanniques y compris leurs familles. Ils reposent sur une superficie de 13000 m2. A l’entrée, un panneau indicateur m’accueille.

Dans chaque quartier, des célébrités sont marquées sur un petit panneau.

Ici repose Emile Martel, le premier principal de l’école française en Corée.

Né à Nice en 1882, Joseph Aimé Rondon est mort en 1913. Il n’avait que 31 ans, quand le destin lui a annoncé la fin de son existence en Corée.

Comment est-il venu si loin de son pays méditerranéen ? Qu’est-ce qu’il a fait comme métier ? S’est-il bien adapté au climat coréen, notamment à la rudesse de l’hiver ?

Ici repose une Française d’origine parisienne, Louise Brodessolles. Née en 1869, elle est décédée en 1932.

Georges Ulrich était secrétaire au Ministère à la légation française à Séoul. Il est né en 1899 et mort en 1954. Quand est-il venu à Séoul ? C’est sûrement après la fondation de la République de Corée, le 15 août 1948.

Une stèle un peu spéciale attire mon attention particulière.

Thérèse Dufaure de la Pradel est décédée à Séoul en 1907.

Sa stèle ne montre que son existence séoulite. Quand est-elle entrée en Corée ? Rien n’est marqué là-dessus. Contemporaine de Toulouse-Lautrec et Van Gogh, elle aurait connu la vie parisienne de la Belle Epoque, l’impressionnisme, le Moulin Rouge, le Chat Noir.

J’aimerais lui demander comment s’organisait sa vie personnelle en Corée ou à Paris, si je ne suis pas trop indiscret. Sa stèle est très propre par rapport à l’année de décès. Y a-t-il quelqu’un qui s’occupe de son tombeau ? A-t-elle pu imaginer qu’à l’heure actuelle les Coréens emploient souvent des mots français comme ’café’, ’baguette’, ’croissant’, ’la tour Eiffel’, ’Notre- Dame’, ’Champs-Elysées’ ?

A-t-elle pu prévoir que beaucoup de Coréens visiteraient la capitale de la France où elle était née ?

Ma chère femme

Dors en paix, dors

Ton petit corps

A tant souffert que ta grande âme

S’en est allée en le ciel bleu

Où maintenant près du Bon Dieu

Tu dois attendre

Celui qui, las

D’être ici-bas

Fidèle et tendre

Ne veut plus tendre

Qu’au seul espoir

De te revoir

Cette pierre tombale est très intéressante. Le poème est bien encadré dans la croix latine. Le mari de Thérèse savait marier l’art de la versification avec l’amour conjugal.

Etait-il influencé par le style de Guillaume Apollinaire (1880-1918). Si l’amour du mari envers Thérèse pouvait se propager jusqu’en France, il n’y aurait pas de problème de divorce à l’heure actuelle.

Evidemment, c’était la Belle Epoque ! C’est sûrement la trace la plus chère de ce cimetière. Je n’ai jamais vu une pierre tombale pareille nulle part ailleurs, même en France.

Un peu cachée, se trouve une petite stèle pour Marguerite Gallois qui n’a été frappée par le destin que dix mois après la naissance. Comment les parents de cette enfant ont-ils ressenti la disparition si brutale de leur bien-aimée ? Si le tombeau du Marguerite était entouré de marguerites, elle serait moins seule. En 2018, elle aura cent ans.

Textes et photos : M. Shin kuang-Soon (APPL 2011)