Navigation







Bibliographie - Nouveautés - Espace livres & revues

La Maison du Mort par Dominique Lecomte, Fayard 2010

mercredi 17 novembre 2010.
 

La Maison du Mort, Dominique Lecomte

Dominique Lecomte dirige l’Institut médico-légal de Paris. Elle raconte le soutien qu’elle apporte aux familles des victimes.

Dominique Lecomte est depuis 1988 la patronne de l’Institut médico-légal à Paris.

Elle a délaissé sa blouse blanche, mis de côté son matériel chirurgical et s’attarde sur les bancs du jardinet où les familles se reposent après s’être recueillies auprès de leur proche décédé. Dans La Maison du mort, qui vient d’être publié chez Fayard, Dominique Lecomte préfère évoquer les vivants. Presque une gageure pour cette femme de 64 ans qui dirige depuis 1988 l’Institut médico-légal (IML) de Paris et qui partage son quotidien avec les morts.

Installé dans un bâtiment de briques rouges quai de la Râpée, le long de la Seine, l’IML est le lieu de passage obligé de bien des corps. Toutes les morts violentes - 3000 chaque année environ dans Paris et autour de la capitale - qu’elles soient criminelles, accidentelles ou suspectes, intéressent l’institut. En plus de vingt ans, Dominique Lecomte qui examine ces victimes, pratique des autopsies a réalisé à ce jour 19.575 examens médicaux légaux.

« J’ai toujours aimé disséquer », reconnaît-elle. Une passion qui selon sa mère la tient depuis l’âge de 5 ans. Son chat avait tué une souris et la fillette s’était emparée du petit cadavre pour l’ouvrir. « Je voulais sans doute le réparer », raconte Dominique Lecomte devenue depuis une sommité dans son domaine et qui est appelée pour des missions à l’étranger. En 1999, elle a ainsi été mandatée auprès du Tribunal pénal international pour intervenir sur les charniers au Kosovo.

Ce parcours n’était pas gagné d’avance pour ce chirurgien qui, en réalisant ses premières autopsies en 1983, poussait alors la porte d’un monde réservé aux hommes. En 2003 et dans un premier ouvrage, Quai des ombres, elle raconte sa trajectoire et ce métier qu’elle préfère taire lors des dîners car « cela glace les gens ». Elle y parle de sa technique destinée à déterminer les causes de la mort d’une personne. Accident ? Meurtre ? Suicide ? Meurtre déguisé en suicide ?

Avec La Maison du mort, elle aborde cette fois l’autre partie immergée de ses fonctions : accueillir les familles confrontées à la fin tragique d’un proche et qui viennent se recueillir auprès des corps. « Je suis le médecin des morts mais j’ajoute toujours que je suis aussi le médecin des vivants confrontés à la mort », écrit-elle avant d’ajouter : « Cris et pleurs envahissent chaque jour le bâtiment. »

Des moments difficiles de plus en plus mal vécus

Selon qu’il s’agit d’un meurtre ou d’un accident, la tension n’est d’ailleurs pas la même. Le personnel se heurte pour le premier à la colère et à l’agitation des familles, pour le second à un immense abattement. Mais il y a aussi le plus terrible à affronter. Que dire à un enfant qui vient de perdre sa mère ? « Je dois avouer que j’ai mis un certain temps à accompagner les enfants dans ces situations douloureuses », confie Dominique Lecomte. Certaines questions désarmeraient le plus aguerri comme celle lancée par un garçonnet : « En attendant de ne plus être mort, il va revenir papa ? »

Dominique Lecomte, qui a depuis fait appel à une psychologue pour l’aider à accompagner la douleur, constate que ces moments difficiles sont de plus en plus mal vécus. Parce que « dans nos sociétés occidentales, on a fini par rejeter la mort ». Les drames ont eux aussi changé de nature. Les affaires criminelles avec de grandes figures du banditisme ne sont plus pourvoyeuses de cadavres. Aujourd’hui, ce sont les règlements de compte entre petits caïds de banlieue qui tuent. Ou aussi les drames intrafamiliaux.

À tous ceux qui lui demandent pourquoi elle a voulu écrire cet ouvrage, Dominique Lecomte assure qu’elle va bien, même si, en regardant la Seine derrière les fenêtres de l’IML, elle dit se voir « comme une péniche lourdement chargée de charbon noir, voguant laborieusement ». Parfois, convient-elle, les journées sont plus lourdes à supporter comme celle de lundi dernier. « Beaucoup de suicides. » Nombre de familles sont alors restées longtemps assises sur les bancs du jardinet. « Il faut les aider à se remettre sur leurs pieds et à repartir, sans l’autre, vers la vie. »

Par Angélique Négroni

Crédits photo : Sébastien SORIANO/Le Figaro - APPL_photos (2010).

Revue de presse, article du FIGARO.fr en date du 17 novembre 2010.