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Revue de presse, il y a cent ans...

Grève au cimetière du Père-Lachaise

31 juillet 1910
jeudi 23 septembre 2010.
 

Ces actualités d’hier ont un arrière goût contemporain, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil...

Cet article est paru dans le journal Le Gaulois en date du 31 juillet 1910...

Grêve au cimetière du Père-Lachaise

Les actualités du 31 juillet 1910

Une grève au Père-Lachaise

Le syndicalisme devait nous réserver cette surprise macabre : une grève au cimetière du Père-Lachaîse. Le conflit actuel a éclaté subitement parmi les ouvriers marbriers qui ont mis à l’index un entrepreneur, et, par solidarité, tous les patrons ont déclaré le lock-out : dès lors, abandon complet de la vaste nécropole, gardée maintenant par des agents de police qui font mélancoliquement les cent pas dans les allées désertées.

Les sapeurs du génie ont été requis pour remplacer les grévistes ; revêtus de blouses blanches, ils sont assis devant le bureau du conservateur, prêts à faire le travail qui leur sera commandé. Ils ne sont pas surmenés, d’ailleurs, les braves soldats, car très peu nombreuses sont les inhumations dans les caveaux du Père-Lachaise, et les employés de la Ville suffisent à assurer le service des nouvelles concessions, extrêmement réduites également.

Porte principale en mars 1910

Mais l’aspect du cimetière avec ses monuments imposants, que les marbriers ont délaissés, a un caractère particulièrement empoignant. Et les sépultures des hommes illustres, autour desquelles on n’aperçoit aucun des ouvriers habituellement chargés de leur entretien ; et la large allée, qui conduit à la Colline, et la rampe, et les escaliers, et les contre-allées et les abords de la chapelle abandonnés ont quelque chose de profondément douloureux ; sous les pas, le gravier semble gémir tragiquement dans ce silence impressionnant. Une grève dans un cimetière est plus qu’un banal incident du travail ; c’est un événement angoissant par ses conséquences particulières. Au Père-Lachaise, dans cette grande capitale des morts, l’impression apparaît encore plus grandiose !

L’arrivée, hier matin, des sapeurs du génie, commandés par un sergent, provoqua dans tout le quartier la plus vive émotion et lorsque, l’après-midi, on apprit dans Paris que des soldats du génie assuraient au Père-Lachaise le service des inhumations, la même émotion se manifesta. Sur le boulevard de Charonne, cette petite occupation militaire attira la foule des curieux. Et les questions les plus diverses se croisaient.

Quelle est l’origine de ce conflit sans précédent, qui menace de s’étendre à tous les cimetières parisiens ? Il a surgi de l’autocratie syndicaliste, qui a inventé la chasse aux renards, dont eurent déjà à souffrir quatre travailleurs briqueteurs de Villejuif. Ici, le renard, houspillé, conspué par ses camarades, est un ouvrier marbrier que les beautés du syndicalisme n’attirent pas. Cet ouvrier veut rester indépendant ; il refuse d’abdiquer sa liberté envers un conseil syndical qui lui donnera l’ordre de chômer ou de travailler selon les circonstances. Il n’entend pas que des camarades lui prescrivent d’agir selon leur bon plaisir sans s’inquiéter si sa famille aura du pain le lendemain.

Porte principale en 1830

Mais avec le régime actuel de la C. G. T. il n’est plus permis de vouloir conserver son indépendance absolue ; c’est une prétention impossible à tolérer. Aussi le comité intersyndical des diverses corporations employées par les entrepreneurs marbriers condamna-t-il sans rémission cet adversaire du syndicalisme, qui fut exclu purement et simplement : plus de travail ! Ce comité groupe tous les travailleurs des cimetières : Jardiniers, maçons, tailleurs de pierre, terrassiers, peintres, serruriers, graveurs, charretiers, laveurs de tombes, femmes de chapelles, etc. Tous étaient l’autre matin très vivement agités au moment de l’arrivée d’un entrepreneur, M. Soupe, qui venait visiter un de ses chantiers au Père-Lachaise. On discutait avec animation et personne ne songeait au travail ; on s’occupait du cas de l’ouvrier condamné.

L’entrepreneur s’approcha, ému, croyant à un accident. Il fut mis rapidement au courant par un délégué du comité intersyndical, lequel, beau parleur, prit la parole au nom de ses camarades : Nous vous enjoignons, dit-il, de congédier immédiatement le sieur Un Tel, que vous occupez sur ce chantier. Pourquoi ? demanda M. Soupe, ahuri. Parce que c’est un renard, que nous ne tolérerons pas plus longtemps parmi nous. D’ailleurs, notre comité l’a exécuté. Son crime ? Il refuse obstinément de se syndiquer ! De plus en plus surpris, M. Soupe essaya de temporiser ; il dit qu’il allait examiner la question et il finit en promettant de donner sa réponse dans les quarante-huit heures. Nous exigeons une réponse immédiate, hurlèrent vingt voix. Cet ultimatum indigna l’entrepreneur, qui répondit avec fermeté : Je n’ai aucun ordre à recevoir de vous ; je suis le maître et, puisque vous me poussez à bout, voici : je ne sacrifierai pas cet ouvrier. Vous ferez ce que vous voudrez.

Dix minutes après, sur un signe du délégué, le chantier était déserté et le soir même, à la suite d’une réunion des membres du comité intersyndical, la maison de M. Soupe était mise à l’index. L’entrepreneur n’accepta pas cette décision qui lésait gravement ses intérêts ; il saisit de la question la chambre des entrepreneurs marbriers, qui compte trente-trois patrons admis à travailler au Père-Lachaise et, après en avoir délibéré, les entrepreneurs répondirent par le lock out à la mise à l’index de l’entrepreneur Soupe. Cette mesure fut exécutée hier matin ; et depuis ce moment tous les travailleurs du cimetière, fervents syndicalistes, chôment forcément.

Sources : Le Gaulois - 31 juillet 1910