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BEAUVISAGE Jean Antoine (1786-1836)

4eme division, 2eme section, 1ere ligne, Z, 17)
dimanche 20 décembre 2009.
 

Manufacturier et teinturier

Jean Antoine BEAUVISAGE voit le jour en 1786.

Chimiste et teinturier.

A peu près au moment où Bertholet et et Thénard par leurs découvertes en chimie et par l’application spéciale de quelques-unes de ces découvertes à l’art du teinturier, ouvraient des voies nouvelles à l’industrie des tissus, deux hommes, un manufacturier alsacien et un ouvrier de Paris, apportaient, chacun dans sa sphère, une heureuse transformation dans ce même art.

L’un de ces habiles novateurs, est Jean-Michel Hausmann, né à Colmar,en 1749, d’une famille de commerçants aisés.

Pendant ce temps, un homme presque sans instruction, un simple ouvrier, auquel le nom et les travaux d’Hausmann, étaient probablement inconnus, se trouvait entraîné par la pente naturelle d’un esprit observateur et sagace, à entrer dans la même voie de travaux et de découverte.

Cet homme se nommait Antoine-Jean Beauvisage.Il était né à Paris le 5 mai 1786, dans l’humble ménage d’un teinturier dégraisseur de la rue Meslay.

Petit-fils du sculpteur Coypel, dont les œuvres sont justement estimées , il tenait de son grand-père et de sa mère un esprit prompt et sûr, une imagination ardente et un grand amour pour tout ce qui est bon et beau.

Ouvrier teinturier à dix-huit ans, sachant à peine lire, écrire et calculer, mais rangé et fort sage, Antoine-Jean, dit un de ses meilleurs biographes (Louis Leclerc) , allait aussi souvent qu’il le pouvait se délasser de ses rudes travaux et chercher d’utiles conseils dans une respectable famille qui l’aimait et le guidait.

Il parla un jour à M. et à Madame Dupré , ses vieux amis , d’une certaine science, la chimie, dont on lui avait raconté des merveilles et qui donnait la théorie des opérations auxquelles il se livrait sans les comprendre. M. Dupré lui conseilla de voir un pharmacien ; mais le digne apothicaire posa deux conditions que le pauvre jeune homme dut rejeter, savoir : un certain nombre d’années d’apprentissage et une somme d’argent pour la pension.

Dans leur désir d’être utiles à leur protégé, les Dupré se mirent en quête d’une recommandation pour Vauquelin déjà en réputation comme chimiste.

Ils y parvinrent et le savant reçut avec une grande bienveillance son nouveau disciple. Cette bienveillance toutefois était loin d’aplanir les difficultés : la science alors ne s’acquérait point gratuitement comme de nos jours, et ce n’était pas un problème aisé à résoudre que celui de parvenir, avec un salaire de deux francs par jour, ni plus ni moins, à se procurer des livres fort chers et à payer cent cinquante francs par mois les leçons d’un professeur.

Beauvisage se demanda un instant s’il ne ferait pas mieux de borner son ambition à rester un simple et bon ouvrier ; un instant aussi il songea à demander à la gloire militaire une compensation au sacrifice que lui imposait sa pauvreté. Cette incertitude ne dura pas : un double secours le ramena à ses aspirations scientifiques et industrielles.

Un bon camarade lui prêta quelque argent et lui-même, dans un de ces moments de subite réflexion dont l’opportunité semble un coup de la Providence, « il s’aperçut de ce dont il ne s’était point avisé jusque-là ; c’est-à-dire que deux superbes boucles qui brillaient fort inutilement sur ses souliers de gala pouvaient être converties aisément en bonnes et belles espèces sonnantes. »

Cependant des tracasseries sans cesse renaissantes lui faisaient payer cher à l’atelier le bonheur paisible de ces heures consacrées à l’étude.

La Chimie, disait-on, lui tournait la tête et lui faisait perdre beaucoup de temps. Son patron, que froissait peut-être par avance la supériorité vers laquelle il marchait, le plaça dans l’alternative de renoncer à ses velléités de science ou de quitter son établissement.

Malgré le brisement de cœur que lui causait la pensée de s’éloigner de l’atelier où s’était formée sa laborieuse jeunesse, Antoine-Jean n’hésita pas.

Il n’eut pas à regretter, du reste, le parti qu’il avait pris. Une des premières maisons de teinture de Paris la maison Gonin dont il devait devenir plus tard l’heureux concurrent, lui fut ouverte avec empressement. Là, « sa réputation naissante, sa façon expéditive et consciencieuse de travailler, jointe à quelques essais fort ingénieux lui attirèrent une certaine considération.

Beauvisage alla alors à Amiens où l’industrie des tissus et en particulier des alépines avait pris un grand développement. Le patron chez lequel il entra récompensa par l’injustice et la haine le service qu’il lui rendit en améliorant la teinture des alépines.

Abreuvé d’amertume, Beauvisage quitte Amiens. Il va à Reims, et il apporte aux produits de ce centre industriel si justement renommé, de notables perfectionnements. Les événements de 1803 le ramenèrent à Paris.

Jusqu’ici, Beauvisage a été un ouvrier intelligent s’agitant dans son impuissance et consacrant inutilement au service de gens sans portée, les facultés créatrices dont la nature et l’étude l’ont doté.

A Paris un homme le comprendra ; cet homme, c’est Ternaux ; Ternaux qui a rendu de si grands services à l’industrie française ; Ternaux que l’angleterre nous enviait, qu’elle eût richement récompensé et qui, parmi nous, est mort pauvre, ruiné !..

Ternaux commandita l’intelligent ouvrier qui se hâta de fonder dans une des petites rues de la Cité, un modeste établissement dont les deux cuves, insuffisantes à un chef ordinaire d’industrie, lui fournirent à lui le moyen de débuter comme patron par un chef-d’œuvre.

Jusque-là les mérinos, tissu alors en vogue et admirablement fabriqué, ne s’étaient teint qu’en rouge, vert, bleu ou violet. A force de recherches, d’essais et surtout de persévérance, Beauvisage parvient à donner à ce beau tissu les nuances les plus variées et les plus élégantes.

Sa renommée se répand ; le travail afflue chez lui et il faut qu’il agrandisse ses ateliers, qu’il double le nombre de ses ouvriers.

Les anglais réalisaient une économie notable et obtenaient dans la teinture en rouge d’excellents résultats par l’emploi de la Lack-dye ; mais ils tenaientleur procédé si secret, qu’on n’avait pu le pénétrer. La société d’encouragement proposa un prix à celui qui doterait la nation française d’un procédé analogue. Beauvisage travailla de concert avec Roard, pendant plus d’une année, mais leurs efforts furent vains.

Roard cessa toute recherche ; Beauvisage,avec la persistance qui le caractérisait, s’obstina à poursuivre l’impossible : il trouva enfin le secret et la médaille lui fut décernée.

Aucune des parties de son art ne devait être négligée par Beauvisage : toutes lui ont dû des perfectionnements dont il est juste que la génération actuelle qui en profite lui sache gré.

Beauvisage ne profita pas seul de ses décou- vertes ; ses compétiteurs les utilisèrent d’autant plus facilement que, ainsi que nous l’avons déjà dit, il avait horreur du monopole en matière de progrès. Soit l’ascendant de cet esprit libéral, soit que ses qualités privées fussent telles quelles désarmaient l’envie, toujours est-il que ses rivaux « lui rendirent toujours cette justice de reconnaître qu’il leur était supérieur à tous dans l’application de ses procédés, attendu, disaient- ils, qu’il les améliorait sans cesse.... »

En 1824, une décision administrative, statuant sur un percement de rue nouvelle, apporta un bouleversement inattendu dans l’exploitation de Beauvisage. Il transporta ses ateliers dans l’lle Saint-Louis.

Beauvisage profita de cette liberté relative pour employer, vers la fin de sa vie, une partie de ses soirées à suppléer à ce qui avaii manqué comme instruction à sa jeunesse.

A cette même période remonte la créatiou de la magnifique teinturerie de Dacurs près d’Amiens usine qui, par le prix moins élevé du combustible et de la main-dinuvre, lui permit de faire aussi bien en baissant considérablement ses prix, et qui fonda un nouveau centre industriel où l’aisance se répandit avec le travail, en même temps que s’y développaient librement les améliorations morales que Beauvivage s’efforçait d’introduire dans le sort des ouvriers.

La terrible époque du choléra (1832) vint stimuler encore cette sollicitude. Beauvisage était malade. Dans un de ces instants où Dieu trouve le cœur de l’homme disposé par la crainte et la douleur à recevoir de pieuses et touchantes inspirations, il résolut, si le fléau épargnait sa chère famille, de signaler sa reconnaissance par quelque bonne œuvre dont ses ouvriers seraient l’objet.

« Il pensa donc que ce qu’il y avait de plus urgent, c’était de relever les esprits par un peu d’instruction. N’avait-il pas expérimenté que l’acquisition de la science, si minime quelle soit, fait entrer dans le cœur le sentiment de la dignité humaine et le dégoût des plaisirs grossiers ?

Un homme de talent et de cœur, le docteur Ratier qu’il consulta, entra avec ardeur dans son projet et l’aida à le réaliser. Les ouvriers de l’usine furent invités à des cours de lecture,d’écriture, de calcul, de français, d’allemand et même de musique vocale. Aucun d’eux n’y fut contraint, mais ces braves gens connaissaient leur patron : ils lui accordaient une grande confiance et ce qu’il proposait était toujours favorablement accueilli, parce que l’expérience leur avait appris que ce qu’il voulait était toujours dans leur intérêt.

Le 26 mai 1836, à six heures du matin, les travaux commençaient dans les ateliers de l’île Saint-Louis, lorsque tout à coup le bruit se répand qu’un messager vient d’arriver, et qu’il annonce un grand malheur. La veille au soir, on avait vu Beauvisage plein de vie et de santé, et l’on apprend qu il est mort ! L’essieu d’une voiture surchargée s’est brisé ; le coup a été si violent et la commotion si forte, que le malheureux a péri subitement ! « Ah ! vous qui demandez ce qu’on gagne à être bon et généreux, que n’avez-vous pu être témoin de la douleur générale ! Tous abandonnent leurs travaux : les uns demeurent immobiles et stupéfaits, les autres se laissent aller aux cris et aux gémissements ; un vieux ouvrier, assis parterre, verse des larmes en silence ; toute la population de l’île est consternée.

Le lendemain, la dépouille mortelle arriva de Villeneuve-sous-Dammartin, théâtre de la catastrophe, et ce fut un nouveau concerts de regrets et de sanglots. Le surlendemain, l’église de Saint-Louis-en-l’Ile ne pouvait contenir la foule des amis, des confrères, des députations des sociétés bienfaisantes dont le mort était membre, des généraux, des fonctionnaires publics, des députés, des pairs de France, qui venaient faire des funérailles de prince à un modeste industriel.

Les ouvriers voulurent porter à bras son corps à l’église ; ils sollicitèrent et obtinrent la permission de traîner le char funèbre jusqu’au cimetière, à travers une grande affluence de peuple qui admirait et commentait ce touchant spectacle !

Jean Antoine Beauvisage repose dans la 4eme division. Sa sépulture est ornée d’un médaillon oeuvre de Beauvisage.

Reposent également dans la sépulture :

Louis-Ernest Beauvisage (1816-1866), chef de cabinet du directeur général de la Caisse des Dépôts et de Consignation

Cécile Augustine Beauvisage née Tardieu (1826-), épouse de Louis-Ernest Beauvisage

Georges Eugène Charles Beauvisage (1852-1925), professeur à la faculté de médecine de Lyon et sénateur. Tombe ornée d’un médaillon en fonte de Beauvisage.

Sources : Louis Leclerc, Jean Antoine Beauvisage - Les Gloires de l’atelier ouvrage collectif.

Crédit photos : Wiki commons (2010)