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Livres et documents - Textes choisis

AGUADO et CARMEN, le choix de deux patries (1785-1867) (extraits) par Annie Laurant et Solange Sautel

lundi 7 septembre 2009.
 

Voici un extrait du chapitre 8 du livre de Annie LAURANT (sociétaire de APPL) et Solange SAUTEL : « Alexandre Aguado et Carmen , le choix de deux patries. 1785-1867 » Éditions Fer au feu, Bourges (Cher), août 2008. 288 pages, une centaine d’illustrations. (Épuisé, en instance de réédition).

De grandioses funérailles

L’église Notre-Dame de Lorette était pleine d’assistants. La dévotion à Marie, mère de la Sainte Famille, issue des pèlerinages italiens à Loreto, atteignait les nouveaux quartiers et est illustrée sous la coupole de l’église parisienne par une peinture de Pierre Claude Delorme.

Cette église, lieu de culte paroissial de la famille Aguado, récemment construite, avait été consacrée en décembre 1836 et était très fréquentée. Dès le début de la construction (1823), une abondante décoration intérieure avait été prévue par l’architecte Hippolyte Lebas, en contraste avec l’austère structure de basilique gréco-romaine. « Sa richesse trop apparente nuit à la spiritualité du lieu » critiquèrent cependant les journalistes et des intellectuels hostiles au style qui s’imposa sous le règne de Louis-Philippe.

« Les obsèques de M. Aguado, marquis de las Marismas, ont eu lieu aujourd’hui en l’église Notre-Dame de Lorette, avec une grande pompe et en présence d’un nombre considérable de notabilités dans la diplomatie, les finances, les arts, la littérature et les sciences. Entre le chœur et la nef de l’église était dressé un catafalque, portant sur ses angles quatre statues d’argent et surmonté d’un dais en velours noir et pendant d’hermine. Les dépouilles mortelles du défunt étaient renfermées dans un triple cercueil dont l’enveloppe intermédiaire était en marqueterie et l’enveloppe supérieure en bois d’acajou.

Enlevées de la chapelle ardente construite à la maison mortuaire, ces dépouilles ont été placées dans un corbillard traîné par six chevaux et le cortège s’est dirigé vers l’église. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Le Duc Decazes, pair de France, grand référendaire de la Chambre des Pairs, Debelleyne député, président du tribunal de première instance de la Seine, les généraux San Martin et Mariano. »

Il est inutile de présenter le duc Decazes, ministre important aux idées libérales à cause desquelles les ultras obtinrent son éloignement politique, au grand regret de Louis XVIII. Ses activités industrielles furent ensuite si probantes qu’une ville, où furent élaborés tant de rails pour les chemins de fer, a l’honneur de porter son nom : Decazeville.

Les amis argentins sont là ! San Martin et son gendre, le Sieur Mariano Severo Balcarce, ex-employé au Consulat de Buenos Aires, âgé de trente-huit ans. Soudain, une agitation parcourut l’assistance : les artistes de l’Opéra qui devaient chanter un Requiem étaient déclarés indésirables par Monsieur le Curé qui voulait limiter le caractère spectaculaire que ces funérailles avaient pris.

La famille Aguado, si généreuse pour la paroisse, avait-t-elle contribué financièrement à l’installation des grandes orgues dont les sons se mêlaient aux chants des choristes ? Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) au talent prometteur, venait de réaliser dans cette église son premier instrument sous la conduite de son père et de son frère Vincent, d’une famille de musiciens organiers catalans. Sous les caissons de bois doré, ce lundi trente mai, la musique de l’orgue et les voix essayaient de transformer en message d’espoir les regrets exprimés et suivait les invocations des prières.

Sur quelles peintures murales décorant les premières travées et le chœur le regard des enfants venait-il chercher un réconfort ? Était-ce cette Adoration peinte par Granger où l’on voit les Mages en habits somptueux, déposer humblement leurs offrandes aux pieds de l’enfant divin et dont une fidèle copie par Jean Perrin orne l’église de Sancergues (Cher) ? Il ne serait pas étonnant que Carmen Aguado ait eu une attention particulière pour la chapelle de Sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du Carmel.

« Le deuil était conduit par les fils du défunt. Après la célébration du service religieux, le cortège, composé de dix-huit voitures de deuil et d’un nombre considérable de voitures bourgeoises, s’est dirigé vers le cimetière du Père-Lachaise, où les dépouilles mortelles ont été déposées. »

Les voitures de deuil commandées par la famille étaient évidemment revêtues des parures qui indiquaient le rang mondain de celui que l’on portait en terre. Les parents et familiers du mort y étaient conviés selon un ordre de préséance établi. Les chevaux étaient retenus pour adopter un pas mesuré que respectaient les équipages personnels des autres assistants. Le cortège pénétra par l’entrée principale, monta le long de l’Avenue du Sud, ralentit encore dans la raide montée de l’Avenue Saint Morys.

Madame la marquise Aguado, avait commandé pour la tombe un monument bien visible dans l’Allée transversale numéro 1, sur le terre-plein de la quarante-cinquième division dominant le cimetière. L’atelier funéraire choisi avait pris le temps de concevoir le grandiose hommage dans de multiples ornements.

« Quel contraste en effet entre la tombe d’un Cuvier, d’un Dupuytren, d’un Bernardin de Saint-Pierre, ou de tout autre tombe n’ayant d’autre ornement que le nom glorieux qui y est gravé, et le monument funéraire d’un Aguado, où resplendit encore tout le luxe d’une vie maintenant éteinte. »

Aujourd’hui encore le monument surprend. C’est un des plus grands du cimetière, il est intéressant, bien conservé. Tout a été pensé pour honorer au mieux la mémoire du marquis Aguado. Un socle en pierre et marbre qui rappelle la tombe du grand acteur Talma, surélève l’édifice. Deux statues de pierre, encadrent le tombeau ; elles résument deux préoccupations de la vie du Marquis de Las Marismas, qu’il convient de se remémorer : l’une correspond à une attitude de morale, La Bienfaisance ; l’autre, Les Arts, résume l’intérêt soutenu du défunt pour la musique, le chant, la danse, la peinture, la sculpture.

Elles sont présentées sous la forme de deux femmes, grandes et fortes, drapées dans les plis d’une robe intemporelle. La Bienfaisance est chastement couverte, une main près du cœur, l’autre légèrement tendue dans une offrande. Le visage incliné sous le voile de la discrétion, elle esquisse un tendre sourire. La figure des Arts a une expression décidée mais le regard cherche encore et toujours une nouvelle inspiration. Tête nue, elle est cambrée dans un mouvement vif, le manteau relevé, la robe découvrant en partie le buste, les attributs de son travail en main. Les têtes sont couronnées des lauriers de la réussite. Sur le socle de droite, le nom du statuaire s’efface : Joseph Marius Ramus (1805-1888).

Ramus s’était installé à Nogent-sur-Seine après avoir travaillé à la façade du Palais de Justice d’Aix-en-Provence, sa ville natale. À Paris on peut voir le plâtre du buste du Comte de Forlin (1831) acquis par le Musée du Louvre en 1851 et une grande statue en pierre du Jardin du Luxembourg qui représente Anne d’Autriche de belle prestance. Les beaux-Arts de Troyes conservent des représentations de deux contemporains, Adolphe Thiers et Casimir Périer.

Gravée dans le marbre, la première inscription de cette concession familiale est d’une banale simplicité :

ALEXANDRE MARIE / AGUADO / MARQUIS DE LAS MARISMAS / DEL GUADALQUIVIR / NÉ A SÉVILLE LE 28 JUIN 1785 / MORT A GIJON (ASTURIES) LE 12 AVRIL 1842.

Cette inscription est au centre d’un très bel ensemble de panneaux, séparés par des pilastres classiques. Un récent nettoyage en fait mieux apprécier les détails et la fine qualité du marbre. De part et d’autre deux amours ailés, en léger relief, tiennent, rabaissé vers le sol, le flambeau de la vie qui s’éteint. Au-dessus, une couronne de feuilles de chêne est resserrée autour d’un écusson par des rubans.

Tout autour du grand coffre ainsi orné, court entre des cordons ouvragés, une délicate frise de fleurs et de feuillages. Dominant le tout, se découpant sur le ciel, un sarcophage à grandes nervures galbées. Sur la face avant, deux enfants ailés présentent l’écu armorié de la famille Aguado, surmonté de la couronne du marquisat espagnol de Las Marismas.

Le vent a estompé les blasons sculptés mais on reconnaît la partition des quartiers de l’écu telle qu’elle figure au château de Grossouvre. Sur la face arrière, les initiales du défunt : deux A entrelacés comme ceux des propriétés d’Évry (Essonne).

Ces mêmes lettres, en graphie ressemblant à celle des bornages de Grossouvre (leur propriété du Cher) se retrouvent sur le toit du sarcophage (que l’on ne voit qu’en prenant un large recul) à côté de croix plus ornées que celles, grandes et simples, qui encadrent les autres notices funéraires. En effet par la suite, au défunt sévillan, ont été réunis dans ce tombeau, sa veuve, ses trois enfants et leurs épouses, et deux petits-fils, tous chrétiens avoués. L’existence d’ancêtres juifs portugais, ou descendants de marranes, n’est pas prouvée et même contredite par la tradition familiale. Dans les régions du Sud de l’Espagne, jadis envahies par de multiples conquérants, chaque semence s’est diluée dans les strates fertiles de la diversité et tout Andalou, quelles que soient ses origines lointaines, porte avec honneur et fierté les signes de sa propre identité.

C’est l’assimilation tendancieuse des notions abstraites d’argent et de richesse aux figures volontairement brouillées du banquier, du prêteur, de l’usurier, qui fait glisser vers le mythe quelque peu raciste du juif coupable, au nom d’une morale qui culpabilise le profit excessif. C’est ainsi que Pierre Leroux, fin analyste par ailleurs, évoque « M. Aguado ou M. de Rothschild » en parallèle avec la figure d’un juif peu regardant sur la morale. D’autres ont resserré l’assimilation.

Une dernière particularité intrigue sur ce tombeau. Il s’agit d’une émouvante plaque de métal, fixée à la base et dont voici la traduction : L’association des dames pour les Gloires de Mendoza consacre cet hommage de reconnaissance, au nom des habitants de Mendoza, à Don Alexandre Marie AGUADO marquis de Las Marismas del Guadalquivir, ami et bienfaiteur du libérateur de l’Amérique, le général Don José de San Martin. Mendoza, République d’Argentine. Juin 1962

C’est l’occasion de rappeler que San Martin, ami de jeunesse d’Alexandre Aguado, conserva l’estime de ce dernier et fut bien accueilli et aidé lorsqu’il arriva en France après avoir confié à Bolivar le soin d’achever la libération des territoires sud-américains de la domination espagnole. A Mendoza, on n’a pas oublié le libérateur de l’Argentine parti de cette ville [vers le Chili et le Pérou], ni celui qui l’a soutenu en tous temps et cette plaque en témoigne. (Lors des émeutes de 1848, San Martin souhaitera éloigner de Paris sa fille et ses deux petites-filles. Comme il avait reçu une invitation du Président péruvien à venir en Amérique du sud « finir le dernier tiers de votre vie, au milieu de vos amis », il aurait dû embarquer à Boulogne-sur-mer où la mort le surprit.) Si les restes de San Martin ont été transportés à Buenos Aires après quelques années, au cimetière du Père Lachaise ce témoignage de reconnaissance unit sa mémoire à celle d’un ami. En homme versé dans les problèmes successoraux, précocement et prudemment, Alexandre Aguado avait rédigé un testament. San Martin fut l’exécuteur testamentaire du défunt.

L’aîné des trois fils, Jean Marie Manuel, officier de cavalerie, formé à l’École de Saint-Cyr (1835), préféra la diplomatie à l’armée. En 1841, il avait épousé Emily Mac Donell’, « la belle aux cheveux d’or », fille d’un consul de Grande-Bretagne nommé en Algérie. Leur premier fils, Alexandre, était destiné à porté le titre de marquis de Las Marismas del Guadalquivir.

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La source des citations est indiquée dans le livre. Offert par les auteurs : Annie Laurant et Solange Sautel

Crédit photos N&B : Annie Laurant/Solange Sautel (APPL 2009) Photos du monument : Hugo_Photos (APPL 2009)