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Ecrivains - Littérateurs - Philosophes

RAYNAUD Jean Ernest (1806-1863)

72eme division
vendredi 2 janvier 2009.
 

Philosophe

Jean Reynaud naquit à Lyon le 4 février 1806. Des revers de fortune forcèrent sa mère à se retirer avec ses jeunes enfants à Thionville. C’était une femme supérieure, une vraie Cornélie, qui a joui du rare privilège, - elle le méritait, - d’avoir trois fils éminents : Jean Reynaud, le philosophe, Léonce Reynaud, Inspecteur général des Ponts et Chaussées, directeur des phares, et le contre-amiral Reynaud.

Jamais ne fut mieux vérifié ce mot de Michelet : « Règle générale à laquelle je n’ai guère vu d’exception : les hommes supérieurs sont tous les fils de leur mère ; ils en reproduisent l’empreinte morale aussi bien que les traits. »

La mère de Jean Reynaud éleva ses fils virilement ; à Thionville, ils assistèrent au siège de 1814, à la défense de la place, à sa capitulation, aux excès des envahisseurs, et ils en gardèrent une impression ineffaçable. Ce fut leur première leçon de patriotisme. Leur tuteur, Merlin de Thionville, le défenseur de Mayence, devait plus tard leur en donner d’autres et exalter encore leur culte pour le pays.

Après les épreuves de 1814, Mme Reynaud amena sa couvée au fond d’une campagne solitaire, où Jean put satisfaire son amour inné pour la nature ; il passait ses journées, dans les bois, à étudier les herbes, les insectes, dans la plaine, à admirer les grands horizons, les couchers de soleil, et ses soirées à contempler les étoiles. Sa mère, frappée de sa gravité précoce, l’appelait « son petit philosophe » et lui apprenait le nom des constellations. Déjà se dessinait le double penchant de sa nature vers l’action et la méditation, son amour de l’ensemble et des détails.

Quand il fallut le mettre au collège, il continua ses études avec ses frères, d’abord à Metz, puis à Paris. De 1823 à 1825, Mme Reynaud eut la joie de voir ses trois fils entrer, deux à l’École Polytechnique, le troisième à l’Ecole de Marine.

Jean Reynaud sortit des premiers, en 1827, de l’Ecole Polytechnique pour entrer à l’Ecole des Mines.

C’est à cette école qu’il se lia d’une étroite amitié avec son conscrit Le Play. Il partirent de concert dans une mission en Allemagne et en Europe.

Dans ce voyage de mission, ils s’étaient assigné la tâche ambitieuse de combiner l’étude du métier d’ingénieur avec «  la solution de la question sociale ». Ils parcoururent à pied, de mai à novembre 1829, le Hartz, la Forêt-Noire, la plaine saxonne, le Hanovre, l’Oldenbourg, la Westphalie, la Belgique et les Pays-Bas, et firent ainsi 6800 km en deux cents jours.

Au sortir de l’Ecole des Mines, Reynaud fut envoyé, en 1830, comme Ingénieur en Corse et, pour rejoindre son poste, il fit route avec son camarade de promotion, La Moricière, qui partait comme lieutenant pour l’Algérie. Là il reprit, avec sa vie de voyageur et de chasseur, les courses dans la montagne, le tête-à-tête intime avec la nature, les longues méditations solitaires devant l’infini de la mer et du ciel. « Il était monté sur ces montagnes ingénieur, dit M. Legouvé ; il en redescendit philosophe, et le philosophe força l’ingénieur à donner sa démission. »

La Révolution de 1830 venait d’éclater ; elle eut un vibrant écho dans le coeur de Reynaud. « J’ai besoin d’agir, écrivait-il, je sens quelque chose qui me pousse !... Adieu à mon île ! Métier de Robinson n’est pas métier de ce temps ; il s’agit de la vie et de la mort des nations. Honte à celui qui se sent du courage à l’âme et qui consent à s’isoler ! Pour moi, je crois que j’en mourrais !... »

N’y tenant plus, il revint à Paris et demanda un congé illimité, qui n’était qu’une démission déguisée. Tout en éprouvant, avec la déception de voir son fils interrompre brusquement une carrière laborieusement conquise, l’inquiétude de l’avenir qu’il se préparait, Jean Reynaud, Avec son amour exalté pour l’humanité, ne pouvait pas échapper au saint-simonisme, dont la devise était l’amélioration morale, intellectuelle et physique des classes pauvres et laborieuses. Il fut donc saint-simonien, comme Hippolyte Carnot et Charton, ses amis ; il devint même un des favoris d’Enfantin, qui avait apprécié la puissance de son esprit et son ascendant moral ; mais, comme Carnot et Charton, il se sépara au moment où l’Ecole devint une Eglise, après une séance dramatique à la salle Taitbout, où il dénonça avec une âpre éloquence les étranges aberrations du « Père ».

Un vide affreux se fît alors en lui, et il passa par une de ces crises d’amère tristesse, qui suivent les nobles espérances détruites et les rêves de bonheur public évanouis : il se réfugia dans une sorte d’isolement farouche pour se ressaisir.

L’Encyclopédie nouvelle ne fut pas terminée et ne pouvait pas l’être ; les deux directeurs s’entendaient beaucoup moins entre eux qu’ils se l’étaient imaginé au début ; les dissidences s’accentuèrent ; la collaboration se ralentit : la publication fut suspendue et resta à l’état de ces monuments inachevés, dont les ruines grandioses frappent l’explorateur par l’ampleur de leur masse et la hardiesse de leur plan.

Reynaud eût peut-être continué seul l’entreprise commencée avec Pierre Leroux ; mais la Révolution de 1848 venait d’éclater ; ses amis arrivaient au pouvoir : Hippolyte Carnot, ministre de l’Instruction publique, lui offrit le sous-secrétariat d’État de son ministère en même temps qu’il en offrit à Charton le secrétariat général. Ils acceptèrent l’un et l’autre et collaborèrent avec Carnot, dans la plus cordiale intimité, aux mesures qui marquèrent son passage aux affaires et qui étaient destinées à démocratiser l’instruction publique à tous les degrés.

Président de la Commission des hautes études scientifiques et littéraires, qui était composée d’hommes distingués, Jean Reynaud étudia avec elle d’importantes questions d’enseignement et, entre autres, l’organisation de l’École d’Administration, qui fut une des créations fécondes du Gouvernement provisoire.

Les temps de révolution mûrissent vite les réformes. Dès le 8 mars 1848, le ministre Carnot obtenait un décret établissant, « sur des bases analogues à celles de l’École Polytechnique, une École d’Administration destinée au recrutement des diverses branches d’administration dépourvues jusqu’alors d’écoles préparatoires ». Pour faire vite et économiquement, on se contenta d’installer la nouvelle école dans l’ancien collège du Plessis, vieux bâtiment délabré qui existait rue Saint-Jacques, près du lycée Louis-le-Grand, et l’on emprunta les professeurs du Collège de France. « Les programmes, dit Carnot furent rédigés par Jean Reynaud, ce grand esprit, ce grand caractère, un homme dont la fin prématurée fut un malheur pour la France. Je n’hésite pas à m’exprimer ainsi, sûr d’être approuvé par tous ceux qui l’ont connu. »

Les examens d’entrée dépassèrent toutes les espérances : 900 candidats se firent inscrire pour 150 places à donner ; le concours fut des plus brillants. Les cours, faits par des maîtres éminents, étaient suivis avec intérêt, presque avec passion ; tout marchait à souhait, une seconde promotion de 100 élèves venait de s’adjoindre à la première ; mais l’élection présidentielle du 10 décembre 1848 vint changer l’orientation du Ministère de l’Instruction publique. M. de Falloux, qui n’avait pas hérité des sentiments de Carnot pour l’Ecole d’Administration, commença contre elle une campagne qui aboutit, le 9 août 1849, à sa suppression par un vote de l’Assemblée législative.

En 1872, après nos malheurs, cette École s’est rouverte, mais, cette fois, sans l’attache de l’État et par l’initiative d’un homme éminent, M. Boutmy.

Elu représentant à l’Assemblée constituante par le département de la Moselle, Jean Reynaud fut nommé par l’Assemblée conseiller d’État. Son rôle à la Chambre et au Conseil d’État fut un peu effacé. «  Il se trouva, dit Jules Simon, que cet homme éloquent entre tous n’était pas maître de la tribune ; il était fort pour promulguer, non pour discuter ; ce n’était pas un apôtre, c’était un prophète. »

Désigné par le sort lors du dernier renouvellement partiel du Conseil d’État, il rentra dans la vie privée pour n’en plus sortir et pour se consacrer exclusivement à ses travaux de Philosophie.

Son oeuvre philosophique se résume dans son grand ouvrage Terre et Ciel, synthèse hardie, puissante, où il cherche à édifier sur les ruines des anciennes croyances la religion scientifique dont il affirme que ce siècle a besoin, et à réconcilier la raison avec la foi.

Suivant le mot de Legouvé, Reynaud est « un citoyen de l’infini ». Il vivait en plein univers. La Terre, loin d’être le théâtre où s’agitent et se décident pour jamais nos destinées immortelles, n’était, à ses yeux, qu’une des étapes de notre longue existence. Les mondes sont habités et constituent pour l’être humain ses demeures successives ; chacun de nous est un lutteur éternel qui passe incessamment de Terre en Terre, tombant, se relevant, se rachetant, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin au sommet du progrès, sous les yeux du Créateur, qui reste son guide, son appui et son juge.

En 1843, Jean Reynaud s’était marié avec une femme supérieure, dont l’âme était digne de la sienne. Après avoir eu la rare fortune d’être élevé par une mère incomparable, il eut encore celle d’une compagne qui valait sa mère et qui lui a donné vingt ans de bonheur domestique (Pour honorer la mémoire de son mari, Mme Reynaud lui a fait élever, au Père-Lachaise, par un grand artiste, Chapu, un monument qui est un chef-d’oeuvre. Elle a en outre institué un prix, le prix Jean Reynaud, consistant en une somme annuelle de 10 000 fr que « chacune des cinq Académies doit, à son tour et sans pouvoir la diviser, attribuer à une oeuvre originale, élevée, ayant le caractère d’invention et de nouveauté, et qui se serait produite dans une période de cinq ans.... Dans le cas où aucun ouvrage ne paraîtrait la mériter entièrement, la valeur serait décernée à quelque grande infortune scientifique, littéraire ou artistique »).

En 1863, il n’avait encore que 57 ans, la maladie le terrassa et lui infligea d’horribles souffrances, qu’il supportait avec une stoïque sérénité, les yeux fixés sur un crucifix placé au pied de son lit. Une nuit, la soeur de charité qui le veillait s’approche de son chevet et lui dit : « Monsieur, il faut vous préparer à la mort. Ma soeur, répondit-il avec calme, je m’y prépare depuis quarante ans ! »

Il est mort le 28 juin 1863, laissant le sentiment d’une force qui n’avait pas donné toute sa mesure. Sa sépulture est ornée d’un relief,statue de l’Immortalité, oeuvre de Chapu, et d’un médaillon, oeuvre de Davis d’Angers.

Sources : Biographie de Jean Reynaud, par E. Cheysson. Publié dans le LIVRE DU CENTENAIRE (Ecole Polytechnique), 1897, Gauthier-Villars et fils, TOME III, pp 466 à 477. (extrait).

Crédit photos : Annie_photos (APPL 2009)