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Graveurs - Dessinateurs - Illustrateurs

JOËL GENDREAU

ou les mille et unes facettes d’un art consommé...
dimanche 19 octobre 2008.
 

Joël Gendreau,c’est le tout nouvel ami et correspondant de l’APPL. Riche d’une antériorité dans le domaine de la psycho-sociologie, c’est aujourd’hui un artiste graveur de grand talent. Nous devions nous rencontrer, las ! le temps et la distance ont remis à plus tard cette réunion amicale, ce n’est que partie remise...

Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir l’homme et l’artiste à travers sa vie et son œuvre, mais, cédons-lui la parole...

R. Dufour Forrestier

Elles sont rares les réflexions sur la mort, ses lieux, ses traces... Il est banal d’évoquer ici un tabou. A cet égard, lire « Les Echos de l’APPL » est bien utile. J’ ai été particulièrement sensible au dépassement de l’expérience individuelle avec la dimension historique, et à une expression qui me semble pouvoir permettre à chaque approche confessionnelle, agnostique... de trouver ici un écho.

Alors, comment essayer d’apporter ma pierre ? Je vais résumer mon parcours : artiste-graveur, aujourd’hui, j’ai une formation de psycho-sociologue... qui ne nous éloignera pas trop du funéraire !!

Auteur d’un livre publié aux Presses Universitaires de Rennes, L’adolescence et ses « rites » de passage, j’ai travaillé à la prévention de l’alcoolisme et de la toxicomanie. Ici, je mettrai l’accent sur quelques conclusions :

la perte des références symboliques et spirituelles allant de pair avec l’évolution des grandes institutions pourvoyeuses de sens, une confusion conceptuelle aggravant cette perte. Les aspects formels, notamment rituels obéissent à la même tendance. J’ai surtout spécifié le concept de rite de passage, de classe d’âge, trop souvent confondu avec le rite d’initiation et pire encore, utilisé pour rendre compte des pratiques déssocialisatrices ( drogue, alcool, bizutage...).

Ici, la nostalgie tentent certains. Objectivement, la conséquence de cette situation, au niveau de la mort, c’est une interrogation devenue de plus en plus rare, voir impossible. Éludée auprès des jeunes autant que faire se peut par les parents et les aînés, la conséquence est une interrogation dans le quotidien, dans une confrontation au réel. Les professionnels de santé auprès des adolescents parlent alors de conduites à risque, de rites ordaliques ; ils désignent ainsi des pratiques qui « tournent » autour du mortifère de façon répétitive et de plus en plus risquée.

L’innovation en la matière semble inépuisable : le « jeu du foulard » dans les écoles, est une des dernières pratiques apparues. Aujourd’hui, la mort devient « à risquer », on ose quelque chose de plus où moins dangereux, mortifère. La mort n’est plus, ou mal symbolisée. Frappe t’elle qu’elle laisse sans mot, sans image. La mort symbolique qui sous tend tout rite de passage, et plus particulièrement un rite initiatique est devenue une place vide. Avant de poursuivre vers les images à graver qui m’occupent aujourd’hui, je dirai deux mots de mon parcours artistique.

Peindre et dessiner, je l’ai toujours fait. A 45 ans que je réalise ma première exposition. Encre, aquarelle et dessin ont ma préférence alors, de l’exigence de la plume et de l’encre de Chine, à la fluidité de l’aquarelle comme complémentaire. En dépit de succès d’estime, d’exposition en galerie, dans certains salons, le contexte économique est rude pour le marché de l’art.

Du portrait à la décoration funéraire.

Mon travail est figuratif et, comme je me risque au portrait sur commande ( portrait à la mine de plomb) c’est au vu de l’un d’eux qu’un graveur-lettreur, un jour, me sollicite pour un travail sur une plaque de granit. Je m’y suis risqué, et j’y ai pris goût. Satisfait des premières réalisations, j’ai aussi constaté l’intérêt des marbriers pour ce type de travail au rendu bien particulier. Je réalise alors mes portraits exclusivement à la pointe de diamant sur granit noir, du marlin, et les mets en couleur avec une peinture blanche. Considérant aussi les décorations funéraires en général, je pense pouvoir y apporter un peu de « ma patte ».

Proposer la personnalisation.

Je propose de graver l’idée que l’on a : un métier, une maison certes mais aussi des goûts, une idée philosophique... pourquoi pas. Les décorations funéraires sont souvent très stylisées, un peu stéréotypées, répétitives. Mon style de gravure est plus proche d’un dessin classique. Ainsi, parti d’un motif très commun, une rose, j’ai choisi un angle de vue mettant en valeur son feuillage et l’éclairage. Qui dit lumière, dit ombre. Je réalise la gravure de la rose à la pointe de diamant et, avec un maniement particulier du sablage, la lumière et l’ombre. Ce motif servira de base pour une stèle d’un fabriquant de Dinan, la Sodigranit. Elle le fera figurer dans son catalogue.

Un catalogue de motifs.

De la rencontre avec les marbriers, j’ai conclu à la nécessité de proposer des motifs. La personnalisation a bien sûr un coût et les motifs réalisés en petite série ( maximum de 50 exemplaires) permet de proposer mes gravures plus largement. Bien sûr, je reste fidèle au travail à la main, à la pointe de diamant et réalise mes motifs à partir de dessins, de photos garants d’une même approche figurative. Certains motifs paraissent plus originaux, tel ce « Let it be » qui devraient parler à certains amateurs des années 60.

Du funéraire à la commémoration. Je suis sensible au patrimoine qu’il soit local ou historique... J’illustrerai mon propos par une réalisation et un projet pour conclure.

Comme brestois, natif des Sables d’Olonne, j’aime le monde maritime. Et qui ne s ’émerveille pas devant le spectacle d’une vague s’écrasant sur un phare !qui ? Mais le graver présente quelques difficultés. La gravure ci-jointe réunie trois techniques : la pointe de diamant pour le phare et le mur, devant à droite, le « sablage » pour le ciel, sablage réalisé à la main, et la pointrole pour éclater la pierre restituant un peu de la puissance de la vague. Un paysage, un arbre... peut donc être gravé avec ses nuances qui en feront le charme.

Le projet concerne l’actualité. J’ai appris comme vous par la presse que la tombe de Léopoldine Hugo mériterait une restauration. Comme je suis au démarrage de cette activité de graveur et un peu extérieur au monde funéraire, j’ai réfléchi aux décorations, aux motivations des descendants des défunts. M’était revenu en mémoire une récitation... ou un poème de Victor Hugo :

«  Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends (...) »

Et le poète de terminer ainsi :

« Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Et bien, désireux de prolonger dans le granit ses paroles, j’aimerais bien graver ce bouquet.

J’en ai réaliser une esquisse qui semble retenir l’attention de Monsieur le Maire de Villequier, charmante bourgade du bord de Seine où Léopoldine trouva la mort.

Et c’est là un résumé de ma proposition : prolonger, graver les images, souvenirs, idées que chacun peut souhaiter par de là la mort transmettre aux générations à venir.

Joël Gendreau. Brest, octobre 2008.

Crédit photos :Joël Gendreau, d’aprés l’oeuvre originale de l’artiste (APPL 2008 - Tous droits réservés)

Pour plus de précision, voyez mon site : gravures-Gendreau