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Cimetières et littérature ancienne...

Le convoi du célibataire...

Promenades au cimetière de Valenciennes par Aimé Leroy, chez Lemaître, 1828, Valenciennes
dimanche 7 septembre 2008.
 

Le convoi du célibataire...

Il n’y a pas très longtemps qu’il mourut dans notre ville un vieux garçon ; quoique riche il était fort avare, on ne le regretta point en apprenant sa mort. Sa gouvernante seulement, poussa un profond soupir à l’ouverture du testament : on ne lui léguait qu’une modique pension viagère et un lit garni, est-ce là le prix, dit-elle, de vingt ans d’attachement ! ingrat !..... Elle avait refusé plus de dix partis avantageux à cause de lui.

Je n’aime pas les enterrements, je deviens même triste quand je songe qu’un jour il me faudra assister au mien ; mais je suis parfois curieux, et je désirais savoir quels honneurs nous accompagnent au moment du départ. J’avais beaucoup connu le défunt, une pareille cérémonie funèbre ne devait pas être bien affligeante, je m’y rendis.

Quelques pauvres, placés à la porte de la maison mortuaire, faisaient l’éloge du défunt, et parlaient à haute voix afin de se faire entendre : ces malheureux comptaient sur une distribution d’argent. Il paraissait dur, disaient-ils, mais dans le fond il n’était pas méchant. J’entrais dans un salon où se trouvaient réunis sept ou huit individus ; j’y remarquai un monsieur qui ne manque jamais d’assister aux enterrements ; pourvu qu’ils se fassent au premier état : chacun son plaisir ici-bas, les uns aiment à faire des mariages, et je connais une charitable dame qui ne peut voir deux personnes libres, de sexe différent, sans que l’envie lui vienne de les unir ; l’homme dont je parle a d’autres goûts, il n’est à son aise, il ne marche content, qu’à la suite d’un convoi, et on pourrait penser qu’il n’est venu dans ce monde que pour donner la main à ceux qui qui en sortent.

"- on ne vous rencontre pas souvent en pareille occasion, me dit-il. "- En effet, lui répondis-je, et je regrette presque déjà d’être ici venu. "- Pourquoi cela ? il n’y a que la première fois qui coûte. Je sais bien ce qu’on souffre quand on est sensible, car je suis trés-sensible, moi, mais on s’habitue à tout et j’ai déjà conduit cette année vingt-trois de mes connaissances à leur dernière demeure : ne faut-il pas que nous finissions tous ?

"- On ne peut s’exprimer plus philosophiquement" lui dis-je, et je m’éloignai de l’homme aux enterrements, en formant dans mon cœur, le vœu de voir différer autant que possible, la promenade qu’il pourrait aussi vouloir faire un jour à ma suite.

Cependant, nous ne devrions pas tarder à nous rendre à l’église, et j’espérais toujours qu’il nous viendrait du monde, car j’étais honteux de me trouver en aussi petite société : nous étions douze, et si on en excepte ma figure, que cet appareil lugubre avait attristé, toutes les autres paraissaient plus portées à rire qu’à pleurer.

"- Oh mon dieu ! qu’il est triste de mourir de la sorte ! que je plains ceux qui ne laissent pas de regrets après eux, et qu’on est heureux d’avoir une femme... quand on meurt !"

Je sortit de l’appartement pour aller regarder si je ne verrais rien venir ; mais c’était prendre une peine inutile. Ma vue alors se promena sur les objets qui m’entouraient : quel vide ! quel abandon dans une demeure dont le maître vient de mourir ! Son corps est là, entre quatre morceaux de chêne, dans ce salon qui fut le sien ; ce cartel, qu’il a remonté lui-même, a sonné hier sa dernière heure ; le parfum de ces roses, cultivées par ses mains, ne doit plus le charmer ; ces raisins ne muriront plus pour lui, un fétu de paille ne lui appartient plus ! et nous serons tous ainsi détachés impitoyablement des choses de ce monde que nous aimons tant !.

Je me rendis sur le seuil de la porte ; suivant un ancien usage de ce pays, une croix de buis, dernière verdure restée fidèle au défunt, était clouée à l’extérieur de la maison. Comme il figurait parmi les confrères de la Miséricorde, on avait apporté en son honneur le Guidon de cette confrérie ; il était posé contre la muraille de l’habitation, l’aquilon soufflait dans les replis soyeux de cette enseigne, et le triste bruissement qu’il occasionnait me faisait frissonner malgré moi. Bientôt on plaça sur le corbillard les restes inanimés de notre célibataire. Était-il en ce moment plus isolé qu’il l’avait été sur cette terre ? derrière le char funèbre, on voyait rangés sur deux lignes, quelques enfants de l’hospice des Orphelins ; pour se montrer convenablement dans un pareil cortège, ces infortunés n’ont besoins de rien feindre : privés des doux soins de leurs parents, la tristesse ne leur manque pas, ils sont toujours assez près des larmes !

Enfin les prêtres arrivèrent, le chant de mort allait commencer, mais au moment de partir, l’unique héritier chargé de mener le deuil ne se présentait-point ; le bedeau, en pareil cas maître des cérémonies, était dans un embarras extrême ; il le cherchait partout, le demandait à tout le monde ; peut-être, disait-on, se sera-t-il retiré dans quelque coin de la maison pour y gémir à son aise ? Aprés beaucoup de perquisitions, on le trouva dans une chambre à l’écart, occupé à compter et peser les espèces d’or renfermées dans un petit coffre, qui jusqu’alors avait échappé à ses tendres regards obscurcis sans doute par les larmes. Il descendit tout en terminant, à l’aide de ses doigts, le calcul qu’on avait interrompu ; on l’eut pris pour un poète inhabile scandant des vers. Aprés avoir façonné son visage, il enfonça son chapeau sur ses yeux, afin de cacher les pleurs qu’il ne pouvait répandre, cadenaça quelques sanglots d’assez bonne grâce, et pour une douleur de commande elle ne fut pas trop mal improvisée ; tout le voisinage assura même que ce bon parent avait fait preuve d’une grande sensibilité.

Les pauvres tendirent la main, on ne distribua rien : les éloges alors firent place aux injures. Cet homme, qui tout-à-l’heure n’était pas méchant dans le fond , devint tout-à-coup un monstre, et des épithètes grossières, malheureusement presque toujours méritées, entourèrent son cercueil : hommes durs, impitoyables, telle est l’oraison funèbre qui vous attend !

Après la pieuse et touchante cérémonie de l’église, nous nous dirigeâmes vers le cimetière. En sortant de la ville, je vis venir vers nous un monsieur que je ne reconnus pas d’abord, et qui paraissait vouloir éviter notre rencontre ; mais, ne pouvant le faire sans être remarqué, il s’avança timidement. L’héritier universel, dont la douleur diminuait sensiblement, oubliant tout-à-fait son rôle, lui adressa une affectueuse salutation ; c’était le médecin traitant ; il ne put s’empêcher de rougir : doit-on ainsi remercier les gens publiquement, sans songer qu’ils ont une modestie à ménager !

Nous arrivons enfin à la grande allée de peupliers qui sert d’avenue au cimetière ; la tristesse de mes pensées augmente, je me repens d’être venu jusqu’à là, et cependant, je ne puis me décider à rétrograder. Déjà j’aperçois les monuments funéraires qu’une douleur légitime, et quelquefois , dit-on la vanité ont élevés dans cette silencieuse enceinte ; le recueillement et une sorte de mélancolie, qui n’est pas sans quelque charme, m’y accompagnent ; une dernière prière vient d’être adressée à Dieu pour le nouvel habitant de ce champ du repos, et le bruit sourd que son cercueil occasionne, en tombant dans la fosse, retentit au fond de mon cœur. Je m’éloigne !... Mais, à mon grand étonnement, ce n’est pas sans regrets que je me détermine à le faire. Pourrait-on voir et quitter ces lieux sans attendrissement !

Chacun de nous n’y a t-il pas un parent, un ami, qui dort dans la tombe ? Oui ! j’y reviendrai chercher des émotions précieuses sur la cendre de ceux que j’aimai.

Ne craignons pas d’entreprendre de pareilles promenades, elles feront naître en nous, non sans utilité, des réflexions sombres et sévères, et nous y rencontrerons, en même temps, des idées à la fois touchantes, morales et religieuses.

Aimé LEROY. 1828

Crédit photos : Frontispice et cul-de-lampes de l’édition originale de 1828 (APPL 2008 - Tous droits réservés)