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Une visite au Père-Lachaise (1839)

Par Agricol Perdiguier
dimanche 16 octobre 2005.
 

Séjour à Paris, visite du Père-Lachaise, 1839

« Je visitai le cimetière du Père-Lachaise ; je trouvai que la Chartreuse de Bordeaux, qui m’avait frappé en son temps, était peu de chose auprès. Dans ce champ du repos, on ne voit que de belles inscriptions. Toutes les tombes attestent la bonté de ceux qu’elles renferment. Ce ne sont que de bons pères, bons époux, bons fils, bons frères, bonnes mères, épouses, filles sœurs, etc., etc. Si tout cela pouvait être vrai, si les générations qui nous ont précédées avaient eu la valeur qu’on leur attribue, à coup sur la nôtre serait au dessus de ce que nous la voyons, et le séjour terrestre serait presque un paradis. Puisse donc l’avenir valoir mieux que le présent. J’examinai les plus riches tombeaux ornés de pompeuses épitaphes. Là reposent des comtes, des barons, des ducs, des princes, des princesses ; on nous donne tous leurs titres, on rappelle toutes leurs vertus, tous leurs faits éclatants, et malgré tant de soins, pour la plupart, ils restent inconnus : leurs monuments ne parlent qu’aux yeux, ne disent rien à notre cœur. Dans le haut du cimetière, prés du mur de clôture, je remarquai deux bien modestes tombes l’une à côté de l’autre ; sur la première, je lus ceci et rien de plus : Molière ; sur la seconde : La Fontaine !... je fus ému, j’éprouvai je ne sais quoi... Rien de plus beau comme un beau nom, rien de plus doux comme le nom d’un homme de bien, de grand comme le nom d’un homme de génie... Que m’importent vos titres, hommes vains, orgueilleuse noblesse, qui vivez dans les illusions !... N’êtes vous rien par vous-mêmes ? Toutes vos sublimes parades ne pourront vous arracher à l’éternel oubli que vous avez mérité. Ces pauvres hommes que vous avez regardés avec dédain, avec mépris, que vous traitez tous comme vos valets, auxquels vous accordiez les miettes de vos tables, que vous receviez à vos pieds la tête basse, ces Molière, ces La Fontaine, sont grands, sont illustres, l’univers les connaît, les lit, les médite, les admire, et vous, vous n’êtes rien, on ne sait même pas si vous avez été. »

(Agricol Perdiguier.Mémoires d’un compagnon, Anvers 1852)